Une crise pour rien ? Plus ça change, plus c’est pareil

Éric Desrosiers dans le Devoir de ce matin pose une question importante dans un dossier fort bien ficelé: « Une crise pour rien? »

Rappelons que la crise financière, puis économique que nous avons vécue a commencé en octobre 2008 avec la faillite de Lehman Brothers, alors une des banques les plus respectées et que l’on croyait parmi les plus solides. L’effondrement du système financier et bancaire américain, puis, dans une moindre mesure, européen, a entraîné dans son sillon une des pire crises économique depuis la Dépression des années 1930, on l’a répété jusqu’à plus soif.

Nous ne sommes pas en mesure, encore, de bien mesurer l’impact structurel de cette crise. J’ai parlé ici il y a un certain temps d’un livre (Fin du monde ou sortie de crise?) qui pose la question sans, bien sûr, proposer de réponse définitive. Une chose semble certaine, pour l’instant, c’est que le centre de gravité du monde financier ne semble plus être aux États-Unis et qu’il se soit dispersé un peu partout dans le monde, à la fois en termes de lieux de transactions (cela était déjà le cas avant la crise), mais aussi et surtout en termes de modèle à suivre.

En pleine tourmente, tout le monde appelait d’une seule voix une réforme majeure du système bancaire américain afin d’éviter que ces institutions puissent se mettre à nouveau à risque d’une telle façon, et jouer non seulement avec les épargnes des travailleurs mais aussi avec l’ensemble de l’économie. Or, force est de constater que peu a été fait, à part quelques « réformettes cosmétiques », selon les mots de l’économiste (et ancien ministre de René Lévesque) Rodrigue Tremblay.

Comme le souligne Daniel Schwanen économiste au Centre pour l’innovation dans la gouvernance internationale (CIGI), cité dans cet article du Devoir:

Les Américains et les Européens ne peuvent plus faire la leçon aux autres comme ils avaient l’habitude de le faire. Mais cette pluralité de modèles n’empêche pas une convergence, bien au contraire. Les économies émergentes se sont beaucoup rapprochées, ces dernières années, du capitalisme occidental. Reste maintenant à voir si des pays comme les États-Unis sont prêts à tenir compte à leur tour des autres pays qui les entourent.

Un des problèmes de fond que met en lumière un des articles de Éric Desrosiers dans ce dossier réside dans l’incroyable surprise que semble avoir été l’avènement de cette crise. Quelques semaines avant la débandade financière et boursière, tout allait bien, madame la Marquise. Mes chers confrères économistes ont complètement été pris de court, mais aussi les politiciens. Puis, dans la tourmente, tout le monde, les plus conservateurs, pro-libre-marché, est devenu interventionniste. Des poules pas de tête courant dans toutes les directions.

Je me suis amusé à la fin de 2008 à compiler les prédictions de mes savants confrères et responsables politiques les mois et semaines précédant l’éclatement de la crise financière. Trois parmi mes préférées:

Donald Luskin, dans le Washington Post, 15 septembre 2008 : « Anyone who says we’re in a recession, or heading into one—especially the worst one since the Great Depression—is making up his own private definition of ‘recession.’ » Le lendemain, Lehman Brothers faisait faillite.

Dominique Strauss-Kahn, directeur du Fond monétaire international (FMI): « Il y a de bonnes raisons de penser que les institutions financières ont révélé l’essentiel (des dégâts), surtout aux Etats-Unis (…) Les pires nouvelles sont donc derrière nous » (mai 2008). Puis, en décembre 2008, il n’avait plus le choix de se rendre à l’évidence: « La crise finan-cière est ‘mondialisée’, et aucun pays n’échappera à ses effets qui seront pires en 2009 que cette année. »

Patrick Artus, économiste, directeur de la recherche de la banque française Natixis dénonçait en mars 2007 (Flash marchés, no. 110) « la crédulité et l’absence de sang-froid des marchés financiers », qui trouvaient leur origine dans cinq « affirmations fausses »: (1) la liquidité va se raréfier; (2) l’économie chinoise va fortement ralentir; (3) il peut y avoir une récession aux États-Unis; (4) la profitabilité va se retourner à la baisse; (5) la crise des ‘subprime’ aux États-Unis va déclencher une crise bancaire et financière. Cinq « affirmation fausses » qui se sont avérées être vraies.

C’est ce qu’il y a de plus décourageant, dans cette crise, après les dégâts humains qu’elle a fait. On n’apprend vraiment rien du passé.  Quelques jours avant le krach d’octobre 1929, Irving Fisher, alors l’un des économistes les plus respectés du monde, professeur à la prestigieuse université Yale, avait déclaré:

Le prix des actions a atteint ce qui paraît être un plateau permanent.

Quelques jours plus tard, la bourse de Wall Street s’effondrait et ce krach allait créer la pire crise économique du 20e siècle, faisant des millions de chômeurs partout dans le monde.

Plus ça change, plus c’est pareil.

(La citation de Irving Fisher est tirée de Bernard Maris. Des économistes au-dessus de tout soupçon: ou la grande mascarade des prédictions, Paris, Albin Michel, 1990, p. 228.)

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