Ce qui est complexe n’est pas nécessairement compliqué (et inversement)

24 septembre 2010  |  Publié dans Analyses, Sections, Sources de savoir, Thèmes, Violence économique  |  1 commentaire

Sur le site de La Presse, mardi dernier, Mireille Fournier, une jeune militante de 17 ans réagissait à une chronique de Alain Dubuc à propos de « l’effroyable complexité des choses » (son titre) lorsqu’il est question des débats autour des débats concernant l’énergie. Mireille Fournier était également présente à l’émission de Christiane Charette à la radio de Radio-Canada ce matin, où elle a été matraquée par Patrick Lagacé, chroniqueur à La Presse.

En deux mots: Mireille Fournier fait partie d’un petit groupe de militants qui ont manifesté à l’ouverture du Congrès mondial de l’énergie, à Montréal. Afin de protester contre l’exploitation du gaz de schiste au Québec, ces militants, habillés de maillots, s’étaient enduits de mélasse rappelant les oiseaux englués de pétrole (photo ci-dessus).

Alain Dubuc, ancien militant trotskyste, peste contre « le fléau du simplisme. Le simplisme militant. » Car les enjeux de l’énergie « sont d’une effroyable complexité ». L’essentiel de l’argument étant: « À ces problèmes compliqués, il faudra des solutions compliquées. »

Dans sa réplique, Mireille Fournier affirme que Dubuc fait preuve d’un simplisme désarmant en essayant de résumer en une chronique la complexité de la question, que c’est ce « simplisme des médias » qui a fait que les « journalistes scrupuleux, ont préféré interviewer des filles comme [elle], à moitié nues et couvertes de cette amusante substance qu’est la mélasse. Il est là, le simplisme des médias. » Et de revendiquer, du coup, cette tactique militante justement pour attirer l’attention.

Je trouve personnellement très amusant cet échange, car tous les deux ont tort et raison à la fois. La question énergétique est effectivement complexe et il est normal que les médias cherchent à attirer l’œil et l’esprit par des images et des titres frappants. Il en est ainsi depuis le début des temps politiques et médiatiques. Et c’est tout sauf l’apanage de la presse populaire. Ça n’est que stratégie rhétorique.

Cette histoire révèle un phénomène très répandu: le recours à l’argumentaire de la complexité pour abêtir et asservir les masses. Et il en est ainsi depuis le début des temps politiques et médiatiques.

Je me méfie automatiquement dès que j’entends un expert, un professeur, un politique commencer son intervention, en réponse à la question d’un journaliste, par exemple, par: « Vous savez, ceci est une question très complexe. » Mes confrères économistes sont les champions toutes catégories de cette stratégie rhétorique (et j’avoue d’emblée l’avoir utilisée plus souvent qu’à mon tour, ne serait-ce que par mimétisme). Cette stratégie est imbattable.

a) C’est vrai. Effectivement, la plupart des questions et des débats qui nous concernent sont complexes, de la vie de couple ou de famille à l’énergie nucléaire, en passant par la gestion des ordures ou l’éradication de la pauvreté infantile.

b) Personne ne s’y connait en toute chose. L’expert se positionne donc ici comme en détenteur de savoir. Son message implicite est: moi je m’y connais et vous comprendrez, à m’écouter, que tout ça vous dépasse largement, malheureusement.

c) C’est la meilleure porte ouverte vers des dérives totalitaires. Nous, pauvres ignorants, devons laisser le pouvoir des décisions aux élites informées, éduquées et savantes. Et c’est précisément pour cette raison que je me méfie de tous ceux qui ont recours à l’argument de la complexité: vu de cet angle, cet argument met en danger nos idéaux et nos valeurs démocratiques et plus spécifiquement de démocratie représentative (système qui englobe des réalités bien plus larges que les députés à l’Assemblée nationale ou à la Chambre de communes).

Il est donc vrai que tout ça, ma foi, est bien complexe. Au final, à peu près tout ce qui nous entoure est d’une « effroyable complexité. » Popol, votre poisson rouge, est un système extrêmement complexe; c’est un organisme composé d’une innombrable quantité de cellules, d’une séquence de génome extrêmement complexe, etc.

Tout est complexe. Du poisson rouge à la question énergétique en passant par le langage et la politique. Tout est complexe selon la profondeur du regard que nous posons. Je pourrais passer une vie à étudier votre poisson rouge, en étudiant un nombre toujours plus grand de dimensions. Il y a le nombre de dimensions que nous choisissons dans notre analyse qui la rend plus ou moins complexe.

Deuxièmement, comme le soulignent autant Alain Dubuc que Mireille Fournier, l’examen d’un problème gagne en complexité selon le nombre d’interactions que nous analysons avec d’autres phénomènes. Notre poisson rouge est non seulement un être vivant complexe dans sa constitution, mais également dans ses interactions avec son environnement. Dans son bocal, il a besoin d’une eau plus ou moins oxygénée, de nourriture de telle composition et à telle régularité, etc. Même chose pour le gaz de schiste: les dimensions économiques, environnementales, politiques, les impacts sur les communautés, les travailleurs, les travailleurs d’industries connexes, le commerce international, j’en passe et des centaines, sont extrêmement nombreuses et liées entre elles par une multitude de réseaux d’interaction.

Est-ce à dire que parce que tout ça est complexe qu’on ne peut en parler avec simplicité? Que les militants et les citoyens en général n’ont pas droit au chapitre et qu’on doit laisser la parole uniquement aux experts?

Non, bien évidemment. Bien sûr, nous avons un besoin criant (et de plus en plus important) d’être éclairés, comme citoyens, par les scientifiques, mais aussi les philosophes, les artistes, les poètes et les romanciers. Nous devons nourrir notre réflexion de celle dont c’est le métier de la produire. La commission parlementaire sur le droit à l’euthanasie et au suicide assisté qui se déroule au Québec présentement en est un bon exemple: à une problématique complexe dans ses implications morales, philosophiques, de santé publique etc., il est nécessaire que nos élus (et nous, ce faisant) puissent éclairer leur jugement de la façon la plus élaborée possible.

Mais, au final, puisque toutes ces questions sont complexes, il ne devrait y en avoir aucune qui ne nous donne pas voix au chapitre, comme citoyen. Car ce qui est complexe, n’en déplaise à M. Dubuc, n’est pas nécessairement compliqué. On rend une question ou une problématique compliquée en la rendant (volontairement ou non), inintelligible.

Aussi complexe soit notre poisson rouge, aussi complexe soient ses besoin et ses interrelations avec son environnement vital, il n’est pas compliqué d’en prendre soin et de le conserver en vie et en santé dans son aquarium. Parce qu’il nous est loisible, grâce en partie au travail de spécialistes en la matière, de comprendre l’essentiel pour en prendre soin. Inutile de comprendre les interactions chimiques entre son corps et l’eau ambiante, ses besoins en minéraux de telle nature, pour apprendre à oxygéner son eau et à le nourrir à tous les jours. Nous pouvons donc prendre des décisions éclairées en réduisant la complexité à un ensemble de connaissances pragmatiques, nécessaires et utiles. Il devrait en être de même du gaz de schiste, de la question du nucléaire ou de l’éradication de la pauvreté infantile que de notre poisson rouge.

Mais, malheureusement pas, semble-t-il, de l’espace de discussion entre journalistes et militants.

Commentaires

  1. La Belgique, l’enfumage et nous :: Ianik Marcil a commenté:

    29 décembre 2013 à 11 h 17(#)

    […] amicale du copinage entre les sphères financières et politiques. Rien de nouveau, le recours à l’argumentaire de la complexité est une vieille stratégie rhétorique servant à abêtir et asservir les […]

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Je suis économiste indépendant, spécialisé en transformations technologiques et sociales, en développement économique, justice sociale et économie de la culture. Je suis chroniqueur au magazine L'Itinéraire à Montréal, au webzine en arts visuels ratsdeville et blogueur et chroniqueur au Journal de Montréal et au Journal de Québec et je publie des recensions critiques d'essais dans le Huffington Post Québec. J'interviens régulièrement dans plusieurs autres médias, radio, télé et presse imprimée et électronique.

On peut consulter mes interventions dans les médias ici et quelques unes de mes publications ici.

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