3 ans de prison ferme et 4,9 milliards d’€ pour avoir porté atteinte à l’ordre économique mondial

Jérôme Kerviel, ce jeune (33 ans) courtier français a été condamné ce matin à Paris à 3 ans de prison et 4,9 milliards d’euros (~6,9 milliards de $ CA) d’amende pour avoir fraudé son employeur, la Société générale, une des trois grandes banques françaises.

Photo: AFP

Rappel rapide et simplifié des faits: M. Kerviel, courtier à la Société générale, a spéculé pour une valeur estimée à 50 milliards d’euros sur les marchés, illégalement, trafiquant les transactions et en produisant de faux documents (papiers et électroniques). Au final, à cause d’un contexte de marché défavorable (chute des marchés boursiers en pleine crise financière mondiale), la Société générale a perdu 4,9 milliards d’euros en tentant de corriger (et camoufler) la situation. Elle a, du coup, annoncé publiquement qu’elle avait été victime de Kerviel et entamé des poursuites contre lui (début 2008).

Un élément fondamental dans cette histoire: le jeune homme ne s’est pas enrichi avec cette histoire; il semble qu’il ait été pris d’une espèce d’ivresse du pouvoir, d’avoir la possibilité de « jouer » avec ces sommes tout simplement colossales. Ce qu’a reconnu son employeur dès les premiers jours. C’était d’ailleurs au cœur de sa défense.

D’aucun sont monté au créneau – à commencer par son avocat – pour le présenter comme une victime de la grosse machine financière et d’accuser la Société générale d’avoir permis que cette situation survienne. Et ce matin dans les médias on mêle toutes sortes de points de vues en présentant les choses de façon par trop manichéenne. Il y a trois choses à distinguer dans ce jugement: la culpabilité de Kerviel, la peine imposée et la responsabilité de la Société générale.

1. Jérôme Kerviel est coupable, point. Il a admis avoir fraudé, produit des faux documents, etc. Peu importe tout le cirque sur son attitude cynique, dénoncée dans le jugement, ou sa défense comme une victime qui n’avait plus le sens des réalités, les faits sont là: il a joué illégalement avec des milliards d’euros appartenant à la banque qui l’employait. Et, au passage, ces milliards ne sont pas une abstraction de la haute finance appartement à la méchante institution financière: au final, il s’agit en partie d’épargnes privées ou collectives.

2. La peine: 3 ans de prison et une amende de 4,9 milliards d’euros de dommages et intérêts, équivalent au remboursement des pertes subies par la Société générale. Sans entrer dans les particularités du droit français qui permettent une telle peine, ce qu’elle représente d’absurde est double. D’abord son montant: il prendrait à M. Kerviel, s’il y consacrait 100% de son salaire de consultant en informatique, 177 000 ans à payer cette amende, selon les calculs du journal Le Monde (mais le journaliste omets les intérêts !). Mais surtout, les raisons qui justifient cette peine selon la Cour: le jeune homme aurait « porté atteinte à l’ordre économique mondial. » Heu pardon?

3. Passons sur le fait que la justice française se place en gardienne de « l’ordre économique mondial » (et sur ce que cela signifie). Mais si un seul jeune courtier a eu la possibilité de « porter atteinte à l’ordre économique mondial », la responsabilité de la Société générale, dans toute cette histoire, reste à être sérieusement discutée. Car dans cette histoire, soit on dépeint Kerviel comme la pauvre « victime d’un système dont il se dit la créature » (ce sont les termes utilisés pour sa défense), soit la Société générale est victime du comportement et des mensonges « si sophistiqués que la banque ne pouvait pas se douter de ce qu’il était en train de faire » (selon les mots de l’avocat de la banque).

Ce manichéisme ne sert pas le débat. L’avocat de la Société générale a raison: il ne s’agissait pas du procès de la banque mais bien de ce jeune homme. Cependant, de là à prétendre que la banque est une pure victime, faudrait pas pousser mémé dans les orties: pendant des semaines, un seul homme a spéculé pour une valeur équivalent à 1,7 fois la valeur de la banque. C’est comme si votre fiston était capable, un dimanche après-midi, de prendre la valeur de vos épargnes, disons 50 000 $ et la valeur nette de votre maison, de votre frigo et de votre voiture, disons 50 000 $, et d’aller jouer au casino avec 170 000 $ en poches. Si cela est possible, vous avez un sérieux problème de gestion de vos affaires personnelles, aussi ingénieux le soit fiston soit-il.

Le métier d’une banque est simplissime: elle nous prête de l’argent à un taux d’intérêt plus élevé que celui qu’elle verse sur nos épargnes. Entre les deux, c’est le profit. Et c’est sa job d’entreprise capitaliste de faire croitre encore plus ce profit en le faisant fructifier sur les marchés financiers. C’était la job de Kerviel de faire fructifier ce profit, comme courtier. Et puisque c’est le métier de la banque de gérer tout cet argent, la première expertise qu’on est en droit de s’attendre de sa part est sa capacité à bien gérer le risque et à protéger les actifs dont elle est responsable. Une institution financière qui permet qu’un seul de ses 160 000 employés puisse jouer avec 1,7 fois la valeur de tout ce qu’elle possède est une institution incompétente qui ne mérite pas de gérer l’argent des épargnants, des entreprises et du gouvernement d’un pays comme la France. Point.

Le problème dépasse largement M. Kerviel et la Société générale. C’est le problème de gouvernance généralisé de toutes les institutions financières de l’Occident, dont je parlais récemment. La crise financière de 2008-2009 n’a fait à peu près aucun ménage dans l’ensemble de ce système. Encore une fois, les avocats de la Société générale ont raison de dire que ce procès n’était pas le « procès de la banque ». En effet. Ça n’est pas au Tribunal correctionnel de Paris d’en faire le procès, de la Société générale et de ses semblables. C’est aux grandes institutions internationales et aux gouvernements de le faire. Projet qui devrait, aux dernières nouvelles, être renvoyé aux calendes grecques.

Une réflexion au sujet de « 3 ans de prison ferme et 4,9 milliards d’€ pour avoir porté atteinte à l’ordre économique mondial »

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