Pour la première fois de l’histoire, plus d’un milliard de personnes se coucheront tous les soirs le ventre vide

Depuis quelques années, on s’inquiète partout dans le monde de la flambée des prix des denrées alimentaires.

On a associé cette augmentation spectaculaire à une pénurie de l’offre, due, entre autres choses, aux changements climatiques, mais aussi à une mauvaise gestion des terres dans les pays en voie de développement, voire au détournement de certaines récoltes pour de nouveaux usages, comme l’éthanol. À un problème de production et de productivité, somme toute. De fait, en 2008, le prix du blé et d’autres denrées agricole a atteint des sommets inégalés. Des organisations internationales comme l’OCDE répétaient sans cesse qu’il était urgent d’augmenter l’offre, la production de denrées agricoles, pas plus tard qu’au printemps dernier dans une importante étude menée conjointement avec l’ONU.

Source de l’image: paperblog

Pourtant, avec l’apparition de la crise économique, ce sont l’ensemble des matières premières (par ex.: métaux, minéraux) qui connaissent une hausse très importante de leurs prix sur les marchés. C’est un phénomène classique lors d’une crise économique: « on » se rabat sur les marchandises qui sont historiquement les plus stables à long terme (on aura toujours besoin de blé), du coup une masse importante d’institutions en achètent (plutôt que des marchandises moins « stables »), ce qui fait augmenter leurs prix. Il s’agit davantage de spéculation que de pénurie.

Dans un percutant billet, la rédactrice en chef adjointe du Monde diplomatique, Martine Bulard, cite Robert B. Zoellick, président de la Banque mondiale: « Pour la première fois de l’histoire, plus d’un milliard de personnes se coucheront tous les soirs le ventre vide. »

Lequel précise que l’Objectif du millénaire pour le développement — éradiquer la faim d’ici à 2015 — « ne sera pas atteint ». Après un net recul au cours de la dernière décennie, la pauvreté et la malnutrition sont reparties à la hausse depuis 2008. Pour la seule année 2010, les experts de la Banque mondiale prévoient que soixante-quatre millions de personnes supplémentaires (l’équivalent de la population française) auront été plongées dans la marmite de l’extrême pauvreté.

Spécifiions que « extrême pauvreté » signifie vivre avec moins de 1,25 $ de revenu par jour. (J’ai rapporté récemment une mesure plus juste de cet état.) Notons également que le Canada n’est pas à l’abri de cette situation, bien au contraire: je rapportais il y a un moment que 2,7 millions de Canadiens (8,8% de la population) connaîtront l’insécurité alimentaire en 2010.

Comme le souligne Mme Bulard, on explique souvent ce recul par les conditions climatique. Elles y sont pour quelque chose —mais très peu. C’est surtout la flambée du prix des matières premières (incluant les métaux autant que les denrées alimentaires), flambée des prix qui n’est pas tant lié à un quelconque jeu de l’offre et de la demande, mais à la spéculation des financiers qui, après l’immobilier et les technologies spécule maintenant sur ces marchandises.

Par exemple: à la mi-septembre, un fonds spéculatif britannique, Armajaro, a acheté l’équivalent du quart des stocks européens de cacao. Résultat: explosion des prix quelques jours plus tard.

Et comme le fait à nouveau justement remarquer Mme Bulard, les grandes institutions internationales ont poussé les pays en voie de développement producteurs de denrées à se tourner vers l’exportation, s’exposant ainsi à la spéculation des grands financiers de Londres, New York, Pékin, Francfort ou Tokyo.

Un sujet grave qui mérite d’être suivi de près. J’y reviendrai à coup sûr, d’autant qu’il y aura un important Forum international sur l’agriculture à Paris, fin novembre prochain.

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