Lumpenprolétariat 2010 – nous sommes tous à un 25¢ d’un banc de parc

15 octobre 2010  |  Publié dans Opinions, Sections, Thèmes, Violence économique  |  1 commentaire

À la fin des années 1990, ma schizophrénie sociale et intellectuelle était déjà bien établie: j’enseignais à la fois aux requins de la finance en puissance de HÉC et le cours de Théories marxistes au département de Science politique de l’Université de Montréal.

Ces deux vies étaient moins contradictoires qu’il ne puisse paraître à première vue. Dans les deux cas, j’essayais de démonter la machine économique pour l’expliquer à mes étudiants. Le cadre de référence philosophique et politique, le vocabulaire et les théories divergeaient, voire étaient en totale contradiction. Mais au fond, dans les deux cas, mes étudiants et moi nous cherchions à mieux comprendre le monde économique dans lequel nous évoluions.

Ces étudiants avaient des aspirations contrastées: les uns rêvaient de devenir présidente d’entreprise, comptable ou vice-président marketing; les autres, journaliste, politicienne, activiste. Mais tous partageaient le même désir: avoir leur place entière dans la société, contribuer à son développement, même si cela était dans des directions parfois opposées. Que veut-on d’autre, à vingt ans?

À mes étudiants de théories marxistes, j’enseignais les concepts de base: la société est divisée entre deux classes, les capitalistes, qui sont propriétaires des moyens de production (usines, machinerie) et le prolétariat qui les utilisent pour produire des marchandises. Les prolétaires sont exploités par les capitalistes car ils sont dépouillés du profit généré par leur travail. D’où la lutte des classes, les prolétaires, dans la vision de Marx, devant faire la révolution pour que tous puissent bénéficier à part égale du système économique. Ça c’est Marx version Twitter, mais c’est quand même à peu près ça.

Toutefois, et mes anciens étudiants se rappellent avec douleur que je passais 3 h sur les 45 du cours à décortiquer cela, cette belle explication omet une partie des citoyens: ceux qui ne contribuent pas à la machine économique. Qui ne sont ni exploitants/eurs ni exploités. Les exclus. Le lumpenproletariat – le sous-prolétariat (littéralement, le « prolétariat en haillons »). La théorie de Marx a beaucoup de difficultés à faire entrer dans son analyse les exclus, car ils n’ont aucun intérêt, au sens propre, dans le système.

Qu’ils rêvaient soit de révolution soit de devenir patron d’entreprises, mes étudiants désiraient à tout prix contribuer à la société. Ne pas être exclus. L’exclusion de la société, c’est de ne pas exister. Il n’y a pas pire violence que l’ignorance, de ne pas être vu, être sans parole, de se voir imposer le silence.

Et c’est ce que vivent les itinérants, les sans-abri. Cette nuit, c’est la 21e nuit des sans-abri au Québec. Dans 23 municipalités du Québec, tous les citoyens sont appelés à partager solidairement au moins une partie de la nuit avec les sans-abri. À être conscients que nous sommes tous à un 25¢ d’un banc de parc – que l’itinérance nous menace, tous.

Un sondage récent démontrait que 1 Québécois sur 6 ne se croit pas à l’abri de l’itinérance ! Un sur 6, c’est énorme pour l’une des sociétés les plus riches du monde. Un Québécois sur 6 qui est à 25¢ d’un banc de parc.

Cette nuit des sans-abri, qui nous invite à partager musique, poésie, solidarité autour d’un braséro, c’est surtout l’occasion de réfléchir à des faits brutaux, à une réalité qui est de notre quotidien bien davantage que le mendiant auquel nous donnons une pièce, sans oser trop le regarder:

- il y a près de 30 000 itinérants à Montréal

- la moitié des itinérants sont hors-Montréal – les plus fortes croissances se retrouvent dans les banlieues de classe moyenne comme Laval ou Longueuil

- les 2/3 sont dans la quarantaine ou la cinquantaine

- les 2/3 sont des hommes

- leur taux de mortalité est près de 4 fois la moyenne québécoise

- ils subissent une judiciarisation sans commune mesure par rapport aux autres citoyens

- ils font face à une problématique de « profilage social » – nombreux sont les cas d’itinérants accumulant des centaines, voire des milliers de dollars de contraventions pour flânage sur la voie publique qu’aucun autre citoyen n’aurait reçues (sources: MSS et Protecteur du citoyen)

La Ville de Montréal dévoilait avant-hier ses priorités de lutte à l’itinérance. D’aucun, dont moi, n’y voient que vœux pieux irréalisables. Parce que ces initiatives dépendent trop de décisions qui ne sont pas sous son contrôle.

Et parce que toute initiative visant éradiquer l’itinérance doit tabler sur un principe simple: saper la cause première de l’itinérance, l’exclusion, une réalité brutale et non un sentimentalisme, celle que des milliers de nos frères et sœurs sont victimes de notre silence et de nos regards détournés. Notre silence et nos regards détournés le sont parce que nous savons inconsciemment que, nous aussi, nous sommes potentiellement à un 25¢ d’un banc de parc. Raison de plus pour agir dans la solidarité. Et, au moins, partager un moment cette nuit avec eux.

Et nourrir notre âme de poésie de ces exclus, comme celle de l’ami Yvon Jean, extrait de son poème « L’exclusé » de son recueil Noires poésies, un homme qui a connu la rue et elle qui ne la quittera jamais:

L’heure du dernier repos a sonné
C’était la dissonante nuit
Ses rêves défilaient cauchemardisés
Que ce boueux fossé, en guise de lit

Il était là, sans geindre, autres cœurs cris
Décavé, livide, défait, sans vie, anéanti

—–

MÀJ 2010-10-15 17:15

Yvon Jean m’a fait les commentaires suivants, touchants et authentiques, que je reproduis intégralement:

Tu me fort agréablement surprends en ce gris matin.

Ton parcours, pour moi, homme de la rue m’intimide au plus haut point. Merci de t’attarder à parler de ceux qui n’ont pas de voix. L’exclusion est une tare des plus redoutable, pernicieuse à souhait. Pas plus tard qu’il y a deux semaines j’étais presque à la Rue de nouveau, il s’en ai fallu de très peu. En moi j’ai des ressources que d’autres frères et soeurs n’ont pas. C’est-à-dire une incroyable capacité de ressurgence, de par mon enfance…Ce qui m’a permis jusqu’à ce jour d’éviter la galère totale.

Mais maintenant que mon amie l’alcool a prit comme possession de ma vie je suis plus que fragile, la brume éthylique me fait voir les choses encore plus noires qu’avant. Mais je m’en sors ahanant, mais tous n’ont pas cette force. De plus on m’a aidé, ce que bien peu de gens dans la Rue ont pu connaitre.

Tu sais la folie nous guette tous dans la Rue, et il est souvent presque impossible d’en revenir. Ma bonne étoile m’a toujours guidée, mais là elle m’a presque laissé tombée récemment. Car l’alcool que tu prend pour moins sentir la lourdeur de ta situation te fait aussi perdre la raison, et là tu essais n’importe quoi pour vivre encore moins les effets de ta déroute.

J’ai perdu tout mes biens matériel, j’avais un fort beau studio qui faisais ma fierté, je l’ai bu et rebus…maintenant je reviens à la case départ, dépouillé de tout, et malheureusement de tous ou presque…La guerrière à mes côté m »a littéralement empêché de poursuivre ma descente et l’inéluctable fin qui s’annonçait. La vie tiens à bien peu parfois, surtout l’animal social inconsciemment formé à l’école du lavage de cerveau…

L’exclusion, le début de la descente souvent, exclusion d’un système d’où on s’extirpe à tout prit adolescent, tout sauf ce qu j’avais connu. Mais les pièges sont grands, omniprésents, finalement on n’échappe jamais à la violence et l’abandon de notre enfance. Mes boulets ne m’ont jamais quittés, malgré tout ce que j’ai pu en penser, et ne me quitterons jamais non plus.

Moi, j’ai l’ultime chance d’avoir ma plume pour me battre, dans la fort injuste arène de la Vie, de la Rue. La conscience sociale aiguisée sur la meule d’injustices passées. Et par la force de ma capacité à jongler avec les maux je me réappropi un pouvoir qui me donne espoir encore. Et par la percutance de mes mirifiques strophes, qui malgré leurs extrême fort souvent noirceurs, je sais que je peu faire une différence en cette dites sordide société…

Mais tous n’ont pas ce thérapeutique exutoire, il est mien et je le travaille jour après jour, comme le boxeur que je fut maintenant je boxe avec mes maux…J’ai déjà été au tapis, à date me suis toujours relevé, mais le boxeur vieillit et je crois que j’ai reçu ces dernières années quelques coup de trop. Punch drunk, and now alcool drunk…En buvant j’ai pu libérer la cavalerie de mes démons, désinhiber l’indésinhibable.

Ça m’aura donné la force et le courage de monter sur scène, de rapailler ma poésie et la crier haut et fort à la face du monde. Un cri qui viens de tellement loin que même mes anciens doivent se revirer dans leurs tombes parfois, car je leur donnent aux travers mes rimes, une voix qu’ils n’ont jamais eu, une tribune, un privilégié portail exhulteur de leurs vie, noirceur.

Moi, la poésie m’a sauvée, mais d’autres n’ont rien. Mais pourtant si tu savais à quel point grand talent certain ont, si tu savais leurs vies, et quels fut leurs rêves…Mais je sais que tu t’en doute, car tu défend et parle d’eux les indigents, exclus, les itinérants. Mais la Rue c’est souvent du chacun pour soi, les dangers te guettent à tout les coins de Rue, et que dire de la répréhensive et non compréhensive police du bon ordre et protecteur de l’ordre établis.

En effet les exclus n’ont pas leurs places dans aucun système, c’est la marge dans la marge. Comme un maillon rébarbatif que l’on tasse dans les coins et les recoins de la vile ville. Ressurgir, renaître de tout ça tiens presque d’un miracle, je l’ai fait et l’ai refais maintes fois, mais là le fighter est faible, fatigué. Et c’est là que le Rue te guette, te surveille, comme un rapace, et là, tu te retrouve à deux trois chocs émotifs d’y retourner et éventuellement d’y rester.

Finir sur un banc de parc mort gelé, ou caché en des buissons de ville, n’attendant que la fin, mort saoul, sans sous mort, défait, anéanti, sans plus une once de courage ni de volonté…et tu te laisse partir finalement, marginalisé dans un monde qui a tout fait pour de toi se départir. Car tu nuis au système, tu dérange, tu pu comme la peste, pestiféré de l’amour, d’un manque d’amour…

L’alcool te console un temps, mais éventuellement te détruit, mais tu ne peux ni ne veux plus la laisser, ta seule amie…Mais elle te laissera mourir, dans ses bras tu te laissera aller, te confiera à elle, la seule qui ai pu te comprendre, t’aimer…Et les jours passeront ainsi, les saisons, les années…ta vie. Victime jusqu’au bout, de ne pas avoir su comment contourner les démons de ton enfances…

Et un jour toi aussi tu disparaîtras en cendres, mais alors pourquoi donc avoir tant souffert, pour rien, pour souffrir pous les autres qui n’ont pas le temps trop occupés à manu-fracturer leurs sœurs et frères. La Rue c’est la Liberté, la liberté d’être seul, itinérant, vagabond, rejeté… et de crever comme un chien dans un monde de chiens dans une chienne de vie sale…

***

Mille excuses pour les fautes d’ortographes et les mots inventés…

***

En passant personne ne choisi la Rue…elle te choisis…la Rue c’est l’absence de choix…Tu te sauve de quelque chose, mal de vivre, violence, abus…Et quand tu y arrive à cette Rue, la liberté que tu croyais y trouver deviens vite ton enfer, ta prison…Il est vrais que certain y vont pour vivre l’aventure, comme bien des jeunes, mais l’aventure tourne inéluctablement au cauchemar…Y’a personne qui ne voudrait pas se sortir de la Rue, c’est trop facile comme énoncé…on se déculpabilise tous en se faisant croire qu’ils l’ont choisit donc ils doivent aimer ça…La Rue c’est jamais le fun, ça te tu tranquillement…Tu dors mal, jamais reposé, tu mange mal, la maladie te guette tout les jours…et que dire de la solitude…Tant qu’ils y aura des gens qui pensent que la Rue c’est un choix et non le contraire, alors ainsi vous les enfermez encore plus dans l’exclusion, l’itinérance…Aidez non jugez…

Commentaires

  1. Visions d'aurore » Blog Archive » Il y a urgence de remettre un ministre à sa place a commenté:

    25 novembre 2010 à 12 h 36(#)

    [...] En tout cas, si vous êtes à Montréal d’ici dimanche, allez encourager des gens qui se démènent pour donner un peu de chaleur, au propre comme au figuré, aux itinérants de Montréal. Des tonnes d’activités artistiques sont planifiées: musique, poésie, expos. Mais surtout un grand geste de solidarité et de fraternité envers des femmes et des hommes de la rue qui en ont bien besoin. Le thème cette année est Tou(s)t inclus – pour ceux qui n’ont rien de ces forfaits au soleil dont plusieurs d’entre nous profiterons cet hiver, mais surtout TOUS inclus, car la vraie violence de l’itinérance, c’est l’exclusion, comme je le répète souvent. [...]

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