PKP, Quebecor, vos épargnes et la danse à claquettes

Pierre Karl Péladeau (PKP pour les médias) est très utile au Québec. On aime le détester pour toutes les raisons historiques et sociologiques qui caractérisent le Québec: il est riche et aime manifestement l’argent, il est patron d’une grande entreprise, il a l’air arrogant, il a du pouvoir, il n’aime pas le consensus corporatiste, etc. Bref, il a l’air du méchant. C’est particulièrement vrai chez les intellectuels, qui ajoutent à cette longue liste de défauts son modèle de convergence et le pouvoir de Quebecor sur une grande partie des médias québécois.

PKP a hérité, avec son frère, de l’entreprise bâtie à bout de bras par son coloré père. Pourtant, comme se souvient Josée Blanchette qui était son amie lorsqu’ils étaient étudiants, Pierre-Karl, dans sa jeunesse, semblait vouloir se détacher du premier de son héritage: être « le fils de. » Il a d’ailleurs étudié en philosophie avant de faire son droit – ce qui en dit un peu sur la structure mentale du monsieur. Mais on ne peut échapper à l’inné ni à l’acquis: il est le fils de Pierre Péladeau, a hérité de son père comme de son entreprise.

Vendredi dernier, le 23, on soulignait le 10e anniversaire de l’acquisition de Vidéotron par Quebecor. Un des coups majeurs de PKP. Et une acquisition qui a été emblématique de sa façon de faire. À l’époque, cela avait brassé. La Presse a publié il y a une semaine une série d’articles sur cet anniversaire en même temps que le numéro courant du magazine L’Actualité dresse un portrait de PKP: « Un bulldozer nommé PKP. »

Maxime Bergeron nous rappelle combien fut houleuse l’acquisition de Vidéotron en 2000. Craignant que Vidéotron ne passe aux mains d’intérêts ontariens (Rogers), la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ), l’organisme qui gère les fonds de retraite publics des Québécois (ce que nous payons à la RRQ), a courtisé Quebecor presque en panique pour qu’elle en fasse l’acquisition. La Caisse a allongé 3,2 milliards de dollars pour permettre à Quebecor d’acheter Vidéotron. Autrement dit, c’est l’épargne-retraite des Québécois qui a permis à PKP d’acheter Vidéotron; après avoir hérité de son père, il héritait de l’ensemble des Québécois. À la suite de cette acquisition, rappelons qu’un lock-out d’un an a été décrété contre les employés de Vidéotron, que des mises à pieds drastiques ont été décidées par Quebecor et qu’il fallut beaucoup de temps et d’énergie pour que les relations de travail reviennent au beau fixe chez Vidéotron.

Rien de mal dans la décision de la Caisse: c’est dans son mandat de non seulement faire fructifier le « bas de laine » des Québécois, mais aussi de favoriser le développement économique de la province. Et ces 3,2 milliards permettaient à la Caisse de devenir propriétaire de plus de 45% des actions de Quebecor Media. Le hic, comme nous l’explique Michel Girard, c’est que malgré cette forte participation dans Quebecor Media, la Caisse n’a aucun droit sur la gestion de l’entreprise de PKP. Par des dispositions de la convention entre actionnaires liant les Péladeau et la Caisse, c’est-à-dire le contrat définissant les droits de l’un et de l’autre, la Caisse ne peut s’opposer aux décisions de la direction, sauf en cas de changements drastiques dans les orientations générales de l’entreprise – par exemple, si PKP, pris de folie, décidait de transformer son entreprise en une vaste compagnie de danse à claquettes. Malgré cela, alors qu’éclatait la bulle financière des entreprises technologiques en 2000-2001, la Caisse a sauvé Quebecor Média en allongeant quelques millions de dollars de plus, au moment au Vidéotron perdait sa valeur de façon vertigineuse.

Mais parlant de danse à claquettes, n’est-ce pas un peu ce genre d’aventure dans laquelle PKP veut se lancer en faisant la promotion du retour des Nordiques à Québec et de la construction d’un nouvel amphithéâtre? Alors que PKP ne cesse de dénoncer l’intervention de l’État, il a à peine ouvert la porte au financement privé, notamment de son entreprise, au projet du retour d’une équipe de hockey à Québec. Lui qui, par l’acquisition de Vidéotron a construit un empire médiatique basé sur la convergence, qui n’aurait été possible sans la participation de la Caisse de dépôt, se montre très résistant à la participation de son entreprise dans le projet.

En résumé:

1. Que l’État finance l’acquisition d’une entreprise comme Vidéotron pour assurer le développement d’une industrie au Québec, fort bien, c’est son rôle, quant à moi (il s’agit ici d’une prise de position politique et non économique).

2. Que l’État finance des infrastructures sportives comme un nouvel amphithéâtre à Québec est aussi son rôle – car il est un peu court de critiquer ces décisions sur la base que le hockey professionnel est une activité lucrative: une équipe de hockey, une compagnie de danse à claquettes, un orchestre symphonique sont autant d’activités humaines qui peuvent être profitables à l’ensemble de la société et c’est à nos élus de le décider pour nous, puisque nous les avons élus, justement, pour faire ce boulot.

3. Mais que PKP s’insurge de la trop grande présence de l’État dans l’économie alors que c’est le gouvernement québécois, après son père, qui lui a permis d’acquérir le pouvoir et la richesse qu’il a présentement et que du même souffle il en appelle au financement public d’infrastructures sportives, il ne faudrait pas pousser l’incohérence à l’absurde.

PKP est un homme d’affaires « bulldozer », un peu requin, effronté et brutal, et nous pouvons nous permettre de le critiquer (voire de le haïr pour certains), à ce niveau. Par contre, une chose que nous ne pourrons jamais lui reprocher est son succès. Parce que ce succès, PKP le doit en très grande partie à nous tous, à notre épargne collective. Comme il en sera potentiellement le cas du succès d’une nouvelle équipe de hockey à Québec. En ne nous intéressant pas, collectivement, au rôle de l’État dans les affaires privées, nous négligeons, comme citoyen, de mettre le nez dans le développement de notre société qui passe, aussi, par le monde des affaires. Et nous renions, de facto, notre droit à critiquer les décisions d’un homme qui est en position de pouvoir économique grâce à nous.

5 réflexions au sujet de « PKP, Quebecor, vos épargnes et la danse à claquettes »

  1. Intéressant de te lire! Et je suis bien d’accord sur le sujet de notre cécité collective sur l’économie et le monde des affaires. Souhaitons qu’elle ne soit que temporaire.

  2. Merci ! Je ne sais pas si cela est temporaire. Probablement lié à une réalité bien simple: ce sont des sujets abscons, malheureusement, alors qu’ils influencent notre vie très directement.

  3. La position la plus intéressante entendue à ce jour dans le dossier de l’amphithéâtre et de l’équipe de hockey de la LNH à Québec, est celle de Léo-Paul Lauzon.

    En essence: voici une occasion en or pour un vrai PPP.

    Ce qu’il disait (c’était en entrevue à Christiane Charette y’a environ un mois) c’est qu’il est tout à fait pour la construction d’un nouvel amphithéâtre et le retour d’une franhcise de la LNH à Québec et que le public devrait participer, mais AUX DEUX projets.

    Comme il l’expliquait, et qu’il a été démontré maintes fois, un amphithéâtre est un trou noir financier. Selon Léo-Paul, donc, il faut aussi que le public puisse participer au montage financier de la franchise de hockey qui, elle, est une véritable vache à lait. Pourquoi le public financerait-il uniquement la portion déficitaire (ou à tout le moins non-lucrative) de ce projet?

    1. 100% d’accord avec toi (et Léo-Paul). Dans notre héritage historique, nous acceptons difficilement que l’État fasse des profits, par ex. HQ, Loto-Québec, SAQ. Les profits de ces trois exemples demeurent acceptable pour (1) des raisons historiques (HQ) ou (2) morales (pour ne pas que l’argent de l’alcool et du jeu parte dans les mains de la mafia). L’État est vu comme ne pouvant simplement que venir en aide aux gens dans le besoin, à mettre en place des infrastructures ou à fournir les services jadis offerts par l’Église (hôpitaux, écoles). S’éloigner de cette logique, comme tu le proposes clairement, permettrait que tout le monde gagne.

  4. Ton article démontre également pourquoi le libertarianisme ne peut pas fonctionner politiquement et économiquement: ses défenseurs font montre des mêmes contradictions que PKP (qui donne d’ailleurs droit de parole à des libertariens dans ses médias comme Nathalie Elgrably-Lévy et Éric Duhaime qui nous disent que tout est de la faute de l’État et que le privé sauvera le Québec de tous ses maux!) Un autre exemple de réussite économique et culturel grâce au soutien de l’État Québécois et des citoyens et le Cirque du Soleil.

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