Le financement des tournées artistiques – tourner en rond dans l’aquarium culturel canadien

Les médias ont beaucoup parlé aujourd’hui d’une étude publiée hier par la Conférence internationale des arts de la scène qui démontre l’impact dévastateur qu’a eu le retrait en 2008 par le gouvernement conservateur des deux programmes de soutien financiers aux tournées internationales pour les arts de la scène (PromArt et Routes commerciales). Malheureusement, à mon sens, les arguments avancés sont trop peu percutants, malgré qu’ils soient forts: au-delà des chiffres, on parle d’effet domino insidieux, de rayonnement du Canada et de ses artistes, de diplomatie culturelle et sociale, etc. De biens beaux mots vertueux mais pas assez convaincants. Isabelle Paré dans le Devoir et Marc Casivi dans la Presse les ont bien résumés (et les exemples présentés par I. Paré sont tout simplement rageants).

Photo: « Norman » de Michel Lemieux et Victor Pilon
dont la tournée s’est terminée abruptement à Paris,
de peur de faire un déficit (source).

Je vous propose une brève analyse économique de ces dommages. Non pas financiers ou monétaires, mais de la logique économique des exportations. Évidemment, je suis le premier à défendre le financement public de la culture, celui-ci serait-il une pure dépense sans aucun impact économique – ce qui est complètement faux: l’impact économique direct et indirect du secteur culturel est démontré, ici comme ailleurs, par des bibliothèques complètes d’études économiques. La ministre québécoise de la Culture, Christine St-Pierre, rappelait d’ailleurs hier que pour chaque dollar investi dans les arts rapportait aux divers paliers gouvernementaux 10$ de revenus de taxation.

Bien évidemment, il y a une orientation politique au financement de la culture et la politisation des décisions de financement (qui n’est pas que l’apanage du gouvernement Harper, mais une tendance lourde dans la plupart des sociétés occidentales) et l’emprise du gouvernement conservateur sur le financement de la culture est très inquiétant. Nous en avons vécu au printemps un des exemples les plus absurdes: en remaniant drastiquement (et à la dernière minute) les règles de financement des festivals, le fédéral avait favorisé certains festivals au détriment d’autres, sans aucune espèce de pensée de développement culturel, comme le recensait en mai Marie-Andrée Chouinard: « Pourquoi [financer] le Canada’s Largest Ribfest de Burlington, qui célèbre la meilleure côte levée, et pas le Festival de jazz d’Ottawa? Pourquoi le Rodéo du camion de Notre-Dame-du-Nord et pas les FrancoFolies de Montréal? ».

Mais cela dit: dans une logique d’analyse économique, quels sont les impacts de cette décision?

1. Impacts directs sur les organismes: l’étude le démontre clairement:

Deux ans après cette décision, l’étude a permis d’établir qu’environ 175 tournées et plus de 1600 représentations auraient été annulées à la suite de cette décision. Les volets spécifiques de ces programmes visés par l’étude disposaient de crédits de 5,4 millions de dollars avant leur abolition, mais leur disparition a eu pour effet de priver les compagnies artistiques canadiennes de plus de 15,8 millions de dollars en revenus autonomes (billetterie, commandites, etc.). (source)

Mais dans une logique d’exportations, puisque les tournées à l’étranger, dans une pure logique économique, sont l’équivalent d’exportation du sirop d’érable ou d’avions Bombardier, les impacts à long terme sont potentiellement gigantesques. Voyons quatre arguments économiques en faveur des exportations:

2. Les exportations favorisent l’innovation: j’ai déjà eu une cliente, une Beauceronne qui avait hérité avec ses frères de l’érablière paternelle. Elle s’était mise en tête de développer le marché des Émirats arabes, complètement inexploités (elle était plutôt tête de cochon). Comment vendre du sirop d’érable à des bédouins? En leur montrant qu’y tremper son pita est délicieux et que cela donne une touche exotique à leurs desserts traditionnels. Au contact des gens qu’elle rencontrait dans des foires commerciales sur place (ses déplacements étaient en partie financés par le gouvernement canadien), elle a peu à peu bonifié ses connaissances et amélioré ses produits – au final, elle a fait des ventes très importantes dans la région. C’est la même chose pour la culture: nos artistes de la scène, en se produisant à l’étranger, sont mis en contact avec des pratiques émergentes, des visions du monde, des pensées artistiques qui enrichissent leurs propres pratiques – et c’est l’ensemble des publics canadiens qui en bénéficient par la suite. Croyez-vous que Robert Lepage crée ses œuvres acclamées dans le monde seul dans son sous-sol fermé à toute influence en recevant l’inspiration divine? Bien évidemment, son génie créatif est nourri par ses multiples contacts avec les plus grands artistes du monde, à l’étranger.

3. Les exportations favorisent l’attraction et la développement des talents: des industries qui entretiennent de fortes relations avec le reste du monde en sont constamment fortifiées. Par exemple, l’industrie du jeu vidéo à Montréal constitue une « grappe », un « pôle », un « cluster » bref un espèce d’écosystème où l’innovation et le développement de nouvelles technologies est nourri par des professionnels qui sont attirés par ce dynamisme, permet le développement de programmes spécialisés dans les écoles et universités, et la collaboration avec d’autres industries. Cela permet à une région d’être davantage dynamique, plus solidement intégrée et d’être globalement moins fragiles aux coups de vents économiques. Il en est de même dans le domaine des arts. Un des exemples les plus frappants des dernières années est sans aucun doute le cirque. Le Cirque du soleil, idée sortie de la tête d’un entrepreneur hurluberlu et sans le sou, a eu le succès international qu’on lui connaît et, sous le sillage de ce succès, fait naître écoles, programmes de formation divers, un festival, d’autres compagnies de cirque, etc.

4. Les exportations permettent aux entreprises de réduire leur risque: l’économie canadienne est l’une des économies occidentales ayant le mieux survécu à la récente crise économique, pour plusieurs raisons (l’une des plus importantes étant la solidité de son système bancaire) – les exportations n’expliquent pas tout, mais une des transformations majeures que notre économie (et particulièrement celle du Québec) a connu depuis 20 ans est la diversification de ses marchés étrangers. Nous sommes encore très dépendants de l’économie américaine, mais beaucoup moins que ça n’était le cas il y a 20 ou 30 ans. Du coup, même si l’économie américaine s’effondre, une entreprise canadienne qui exporte autant en Chine, en Amérique du Sud, en Europe de l’Est qu’aux USA verra l’impact d’une crise au sud de la frontière sur ses affaires diminué d’autant. Il en est évidemment de même des compagnies des arts de la scène: le marché canadien est tout petit, de petites turbulences dans leurs activités locales peuvent avoir des répercussions importantes sur ces compagnies – ajouter des « marchés » étrangers à leur clientèle permet de diversifier leurs sources de revenus.

5. Finalement, financer les activités d’organisations pauvres est très productif: il existe en économie un principe dit des « rendements marginaux décroissants » – ou de la « productivité marginale décroissante ». Plus on met de ressources à produire quelque chose, moins cet ajout de ressources apporte une production importante (autrement dit, ces efforts sont de moins en moins rentables). Par exemple, une nouvelle entreprise de fabrication de clous qui reçoit un financement initial de 100 000$ utilisera cet argent là où il sera le plus productif: achat de la meilleure machine de production, publicité et ventes, etc. Quelques années plus tard, lorsqu’elle vendra pour 50 millions de $ de clous, un 100 000$ supplémentaire injecté aura proportionnellement un impact plus faible: réparation d’une des machines vieillissante, impression d’une brochure s’ajoutant à 50 autres, etc. Donc, financer pour 30 000$ une grande entreprise milliardaire, disons Rogers ou Telus, aura un impact beaucoup plus limité que d’offrir le même financement à la petite entreprise de 5 employés. Et comme la très grande partie des organismes culturels sont petits et pauvres, on peut supposer sans trop de risque de se tromper que le même 30 000$ injecté dans l’un d’eux aura un impact extraordinaire sur leur développement. Ce sont des organisations habituées à dépenser le moindre 100$ avec grande circonspection, à boucler leurs budgets au sou près, il est donc évident que dans un tel contexte les impacts de leur financement est extrêmement grand, économiquement bien sûr, mais surtout sur leur boulot premier: la production d’œuvre artistiques.

Pour toutes ces raisons, en n’épargnant que 5 millions de $, du change dans les poches du gouvernement, sur un budget de plus de 500 milliards de $, la décision du gouvernement conservateur en 2008 est une très mauvaise décision économique. Et une extraordinaire erreur pour le développement culturel et social du pays. En forçant les organismes des arts de la scène à tourner en rond dans l’aquarium culturel canadien, nous nous appauvrissons collectivement, économiquement, culturellement et humainement.

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