Il y a 21 ans, mon amoureuse pleurait dans mes bras

À l’automne 1989, mon amoureuse et moi avions aménagé dans notre premier appartement, un 3 1/2 sur Saint-Denis. Nous avions 19 ans, nous débutions nos études universitaires. En tout début de soirée, nous avons appris en même temps que tout le monde, dans la confusion, qu’un tireur fou avait abattu 14 femmes à l’École Polytechnique. Nous étudions tous les deux à l’Université de Montréal – je n’avais pas cours, cet après-midi là, mais mon amoureuse, oui. Je tournais en rond dans l’appartement en attendant qu’elle revienne, mort d’inquiétude. Une amie était étudiante à Poly, j’ai appelé chez elle – sa sœur m’a répondu après plusieurs tentatives, la ligne étant toujours occupée — elle n’a même pas pris le temps de dire « Allô », elle a simplement dit: « Suzanne est correcte » avant de raccrocher.

Lorsque mon amoureuse est arrivée à la maison, je suis persuadé que nous nous sommes enlacés comme jamais nous ne l’avions fait avant — ni après, d’ailleurs. Le minuscule téléviseur noir et blanc était allumé. Nous avons passé trois ou quatre heures enlacés en silence, tétanisés, à écouter ce qui se passait. Elle pleurait doucement dans mes bras; je pleurais aussi.

Le sens de ces larmes, nous avons pris plusieurs années à le trouver. La colère a fait place au désespoir, à la désillusion, au fatalisme — voire au cynisme.

Nous avions 19 ans — depuis que nous étions amoureux, à la fin du secondaire IV, nous rêvions de cette vie d’étudiants à Montréal. Les projets, la curiosité, la vie à deux, notre ambition de changer le monde, celle, également, d’être heureux pour toujours.

Mais ce mercredi soir il y a une partie de ces rêves qui se sont brisés. Pas tous, évidemment. Mais lorsqu’elle pleurait dans mes bras, j’ai senti clairement — je veux dire physiquement — que son sang s’est glacé. Quelque chose s’est brisé en elle, pour toujours. Le fracas du verre cassé. Peut-être ce soir-là sommes-nous véritablement devenus adultes, avec tout ce que cela représente de cruauté et de désillusion. Ce soir-là, un homme pétri de colère et de rancune a bien évidemment brisé la vie de 14 familles, de 14 clans; ce soir-là le diable a annihilé la vie pleine de promesses de 14 femmes. Mais il a aussi fragilisé une des choses les plus précieuses de toute société: l’espoir et la confiance envers l’avenir d’une jeunesse fougueuse.

Tant d’âneries ont été dites à propos de cet événement. Tant de la part des mouvements féministes que des conservateurs et « masculinistes ». Pourtant. Pourtant il n’est qu’une vérité fondamentale qui ressorte de cet événement: la coulée de sang fondamentalement injuste sur les tables de nos sœurs. Le désarroi de nos frères qui se flagellaient des reproches de l’inaction. Et ce monstre qui nous avait hurlé, même à nous qui n’y étions pas physiquement, de séparer les hommes des femmes afin de mieux pouvoir tuer ces dernières.

Je me souviens comme si c’était hier du père d’une des victimes qui avait dit à un journaliste, bien plus tard: « On dit que les tragédies comme celles-ci nous rendent plus fort; j’aurais préféré contre tout l’or du monde d’être resté plus faible et d’avoir gardé ma fille vivante. » Nous aussi, monsieur, nous aurions préféré la faiblesse.

Pour la 21e année, et pour tous les 6 décembre qui suivront, cette journée demeurera pour moi le symbole d’une violence terrible, d’une désillusion désespérante. Je cherche, après tout ce temps, maintenant que j’ai 40 ans, à y trouver la motivation de bâtir un monde meilleur.

Parce que le 6 décembre me rappellera toujours les larmes de mon amoureuse d’alors et de l’assourdissant cri de sa désillusion.

8 réflexions au sujet de « Il y a 21 ans, mon amoureuse pleurait dans mes bras »

  1. Le plus douloureux, le plus effrayant, le plus étourdissant, c’est que nous portons tous cette violence au fond de nous. Je porte encore le deuil de la bonté innée humaine.

  2. Très touchant comme si j’y étais.. je me souviens de cette journée.. bien triste.. je me souviens de ce moment dans le métro ou il y a eu le doute.. soudain je ne me sentais plus en sécurité en foule.. tous ces gens autour de moi.. le regard méfiant que j’avais en ce 6 décembre.. le temps a passé.. pour moi et ma douce.. pour ceux et celles qui l’ont vécu..ce moment revient bien malgré eux.. et malgré le temps qui a passé.. tout est encore là à jamais..

  3. Merci du partage. Je suis très émue de ce moment d’intimité dont tu nous fait part si généreusement. Ça m’aide à me sentir un peu moins loin des « clans brisés » qui souffrent encore de cette tragédie, car je suis convaincue qu’au fond, nous sommes tous un très grand clan. Je voudrais tant pouvoir, en silence, les prendre tous et chacun dans mes bras ces familles…et vous aussi. Pas avec la prétention que ça guérirait le mal, mais parce que ça serait, au minimum, un mal partagé d’un coeur à un autre.

  4. Je me souviens aussi de cette journée, étudiante à l’université Laval à l’époque, je suis moi aussi sortie de l’enfance d’un seul coup. Québec était ma ville d’adoption du moment, Montréal était MA ville. Je ne pouvais croire que dans cette ville si pleine de vie, l’on puise la lui enlever d’une manière aussi brutale? Mon coeur de mère d’aujourd’hui crois en la bonté humaine malgré tout.

  5. Ce jour là, je travaillais sur un méga chantier de construction de la Côte-Nord. Mon surintendant est arrivé à mon poste de travail en pleurant, sa belle-fille avait été tuée…il venait de recevoir l’appel. Je n’oublierai jamais sa détresse. Il est parti, on ne l’a plus jamais revu sur ce chantier. Ce soir là, tous les ingénieurs du chantier ont passé la nuit à pleurer, c’était vraiment troublant. Des années plus tard, je travaillais à un autre endroit. Le fils de ma patronne faisait partie de ceux qu’on a séparés des filles…il n’a plus jamais été le même par la suite. Plus tard, j’ai travaillé dans le monde du génie-conseil à Montréal. À chaque année, les femmes ingénieurs rendent hommage aux femmes tuées ce jour là…c’est tellement poignant…je ne pourrai jamais, au grand jamais, oublier ces jeunes filles à l’avenir prometteur, parties trop vite, beaucoup trop vite….et ces familles brisées à jamais. On rend toujours hommage à ces femmes, mais je crois que le pire, c’est pour les gars qui y étaient…et qui n’ont rien pu faire et qui doivent malheureusement vivre avec les remords pour toujours…de jeunes hommes à la vie brisée à jamais, eux aussi!

  6. Vraiment très touchant, mais cet homme à détruit 15 familles, je crois qu’il ne faut pas oublier comment sa mère, sa soeur, sa famille ont pu se sentir de voir l’atrocité qu’un des leur a pu commettre, je comprend que la douleur de la perte est immense, mais dans cette période de remémoration j’ai une pensés pour eux aussi.

  7. Je comprend très bien ce que vous ressentez mais ils faut y croire et s’accrocher a ce rêve de vouloir changer le monde parceque c’est le seul espoir que nous ayons pour peut être réussir un jours a ce qu’un tel geste insensée ne ce reproduisent!

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