Modeste proposition concernant les artistes canadiens

Rien n’est plus affligeant pour quiconque suit les actualités économiques et politiques du Canada que de constater le peu de place qui est accordée à nos artistes, la part congrue qu’est la leur dans le développement de notre magnifique pays. Le problème fondamental est simple: les artistes ne sont pas rémunérés à leur juste valeur. Une (autre) étude récente démontrait que le salaire moyen des musiciens, par exemple, est d’à peine 20 000$.

La théorie économique est claire à cet égard: lorsqu’un facteur de production n’est pas rémunéré à la juste valeur de son apport économique, c’est que le jeu de l’offre et de la demande est faussé. Dans le cas qui nous occupe, les capacités, expertises et aptitudes techniques des artistes ne sont pas payées adéquatement.

Pour 2011, je dédie ma modeste proposition concernant les artistes canadiens à l’Honorable James Moore, ministre du Patrimoine du Canada, qui a déjà à son actif de nombreuses réalisations allant dans ce sens. En effet, j’ai déjà relaté sa lumineuse idée de couper le financement de l’État d’urgence de l’Action terroriste socialement acceptable, quelques jours avant le début de l’événement, parce qu’il ne correspondait plus aux attentes du ministère en termes de « retour sur investissement. » Dans la même veine éclairée, le même inénarrable ministre avait chamboulé le financement d’événements culturels majeurs en début d’année – ce qui avait eu comme conséquence, notamment, de couper le financement historiquement accordé aux FrancoFolies de Montréal, quelques semaines avant le début de l’événement, au profit du Canada’s Largest Ribfest de Burlington, ou du Rodéo du camion de Notre-Dame-du-Nord; j’en parlais ici.

L’Honorable James Moore © Sean Kilpatrick/Presse Canadienne

Ma modeste proposition à l’Honorable James Moore est donc la suivante: dans la logique économique salvatrice du gouvernement conservateur, de rentabiliser les capacités des artistes canadien afin d’en faire profiter au maximum l’ensemble des Canadiens (et non pas uniquement la petite élite snob et prétentieuse du Plateau Mont-Royal), et d’assurer à l’ensemble de la machine économique du plus meilleur pays au monde un « retour sur investissement » digne de ce nom. Ainsi:

– Utiliser les talents des artistes visuels, peintres, sculpteurs et autres « artistes multidisciplinaires » (qui se trouve être un synonyme du tout et n’importe quoi lorsqu’on est pas en mesure de peindre un paysage magnifique des montagnes de Charlevoix ou des Plaines de la Saskatchewan) pour retaper les écoles, bureaux de poste, édifices gouvernementaux et – pourquoi pas – les routes en piteux état de notre pauvre pays.

– S’assurer que la force physique et la souplesse corporelle des danseurs puisse servir à améliorer le paysage de notre beau pays: en effet, il est démontré que de nombreuses terres arables du Canada ne sont pas exploitées fautes de bras – des forêts inutiles et futiles recouvrent un vaste territoire qui ne demande qu’à être exploité. En lieu et place d’utiliser leurs aptitudes corporelles à effectuer d’insignifiantes steppettes à demi-nus, ces danseurs devraient plutôt favoriser le développement de l’agriculture et permettre ainsi de nourrir les honnêtes contribuables et entrepreneurs créateurs de richesse, plutôt que de corrompre la jeunesse avec des simagrées qui ne font qu’éveiller les fantasmes sexuels pervers des jeunes spectateurs.

– Permettre aux honnêtes citoyens canadiens et contributeurs aux caisses électorales des grands partis politiques de bénéficier du talent des acteurs et comédiens en leur demandant de faire la promotion des grand idéaux canadiens. Par exemple, la Loi sur les Indiens qui persiste au 21e siècle à présenter un paternalisme sain, le libre-échange et le libre-marché, les valeurs chrétiennes, l’unité de ce grand peuple dont la planète entière n’a que faire, le développement écologique des sables bitumineux et l’idéal d’une monarchie constitutionnelle où le Chef de l’État, Elisabeth II, est « Élisabeth Deux, par la grâce de Dieu, Reine du Royaume-Uni, du Canada et de ses autres royaumes et territoires, Chef du Commonwealth, Défenseur de la Foi. »

– Canaliser le talent des poètes, romanciers et autres littérateurs de rédiger dans une langue plus harmonieuse que cela n’est le cas maintenant, les textes de loi, constats d’infraction, panneaux signalétiques, notices d’information gouvernementales et autres documents officiels – plutôt que d’écrire de séditieux et larmoyants textes minant la crédibilité d’une société qui a à cœur son développement économique et industriel.

– Finalement, contraindre les musiciens, ces héritiers des pauvres troubadours du Moyen Âge qui n’ont d’autres objectifs que de pleurnicher sur le sort du monde et ses malheurs, d’apporter à la fois la joie de vivre et le rythme nécessaire aux honnêtes travailleurs qui empruntent les transports en commun à l’heure de pointe par -30°C, qui n’ont rien à retirer des complaintes de l’échec amoureux de ces « artistes » (ce qui encourage la destruction des familles, fondement de la société canadienne), mais plutôt de comprendre la joie du travail bien fait, de l’épargne saine et d’une foi juste et pure envers Dieu.

Au final: s’assurer que ces pleurnichards d’artistes qui n’en font qu’à leur tête et gaspillent leurs capacités techniques à des œuvres séditieuses (sans compter leur rôle de sangsue des fonds publics canadiens) puissent, enfin ! contribuer à l’essor et au développement économique de la société canadienne.

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Ce texte facétieux est (très modestement) inspiré du célèbre « A Modest Proposal for Preventing the Children of Poor People in Ireland From Being a Burden to Their Parents or Country, and for Making Them Beneficial to the Public » (1729) de Jonathan Swift (« Modeste proposition concernant les enfants des classes pauvres », in: Œuvres, Paris: Gallimard (Pléiade), 1965, pp. 1383-92). Je n’ai pas 5% du talent du grand pamphlétaire irlandais, mais je me suis inspiré de son texte corrosif pour tenter de présenter à la négative mes souhaits les plus chers – et les plus idéalistes – pour cette nouvelle année:

– Que l’on reconnaisse que les artistes et les créateurs de toutes disciplines nous permettent non pas le divertissement et l’évasion (quoiqu’ils le puissent, aussi), mais surtout de nous en apprendre plus sur nous-même, notre monde et celui que nous désirons bâtir.

– Que nous comprenions collectivement que les arts sont une source de civilisation – au sens où la civilisation est un liant commun permettant de dépasser nos petites réalités individuelles.

– Que l’on crie haut et fort que l’apport social des artistes dépasse largement leur démarche individuelle mais est au cœur de notre développement communautaire, politique, social et spirituel.

– Que l’on comprenne enfin que le travail des artistes a une valeur qui n’est pas économiquement quantifiable, ne l’a jamais été, ne le sera jamais et n’a pas à l’être, malgré le système marchand des galeries commerciales, des galas, et des disques platines.

Amis créateurs, vous qui nourrissez ma vie, je nous souhaite collectivement et naïvement une année 2011 à la recherche du beau, de l’authentique et du significatif.

5 réflexions au sujet de « Modeste proposition concernant les artistes canadiens »

  1. Le rêve est le berceau de la création. Malheureusement il ne faut pas trop grandir pour ne pas briser celui-ci.

    Sinon les grands oublient et les rêves futiles disparaissent.

    CadO

    1. Merci beaucoup ! Il faut continuer à s’indigner des politiques publiques qui considèrent les arts comme accessoires ou (pire à mes yeux) comme un simple divertissement.

  2. Bien dit! Quand je pense que la moitié des québécois s’en sacre… ça me déprime. On se dit différent du ROC, mais côté culturel on suce comme tout le monde. Ma conjointe est artiste visuelle depuis plus de 10 ans et je peux vous dire que jamais elle n’a approché le salaire minimum. Les québécois sont comme les autres, ils ne voient pas de problème parce que c’est eux le problème. Ils ne voient pas que l’art est en mauvais état parce qu’ils ne voient pas d’art et ne s’y intéressent pas. Mais ils sont aussi hypocrites que les autres parce que si on les critique en ce sens, ils vont sauter aux barricades en se disant aussi sinon plus culturés que leurs voisins. Tu parles d’une bande d’hypocrites…

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