Médias sociaux, web 2.0 – bulle boursière ou pas?

À leur introduction en bourse ce matin, les actions de LinkedIn ont attiré un engouement comme on n’en avait pas vu depuis longtemps. La valeur du titre à rapidement bondi de plus de 140% et sa valorisation boursière dépassait 500 fois ses profits; déjà à l’ouverture, le prix de l’action à 45$ représentait 260 fois ses profits. À titre de comparaison, l’action de Google, qui fait figure de vétéran du web, se négocie autour de 20 fois ses profits présentement.

Assistons-nous donc à une bulle boursière 2.0, une réplique de celle des années « dot-com » du tournant des années 2000? Il est un peu tôt pour le dire, mais les signaux sont inquiétants. De nombreux analystes et médias sonnent l’alarme depuis quelques mois. Car les chiffres donnent le tournis. Microsoft vient d’acheter le service de téléphonie en ligne Skype pour 8,5 milliards de $; une entreprise qui ne fait pas un kopeck de profit, ayant plutôt enregistré des pertes de 7 millions de $ l’an dernier. La plus grosse acquisition de l’histoire de Microsoft. On pourrait dire la même chose de Facebook que les analystes et investisseurs institutionnels valorisent à plus de 100 fois les profits, autour de 70 milliards de $. À titre de comparaison, la valeur de Toyota est évaluée à environ 110 G$. Avant même son entrée en bourse, des actions sur le « marché gris » du plus gros réseau social sont proposées par la firme d’investissement Goldman Sachs, qui a lui-même mis sur la table 450 M$ et est prêt à débourser plus du triple à court terme. Sans compter Twitter qui est valorisé à 3,4 G$ pour des revenus d’à peine 100 millions. Et ainsi de suite de Groupon (qui a refusé une offre de Google de 6 G$), Zynga (valorisé à plus de 7 G$) et les autres.

Donc bulle ou non? Comment interpréter tout cela?

Les signaux d’une bulle potentielle:

Engouement exagéré. Au sortir d’une récession qui a profondément restructuré l’économie mondiale, les investisseurs institutionnels cherchent désespérément à identifier les futurs gagnants. Les médias sociaux sont « sexy » parce qu’ils sont populaires. Les chiffres sont là: après seulement quelques années d’existence, Facebook compte 600 millions d’utilisateurs, Twitter, 200 millions. De plus, la psychologie de la spéculation repose sur un phénomène très simple: celui d’avoir peur de manquer le train. C’est là que l’irrationnel entre en jeu.

Valorisations boursières irrationnelles. Analyste du magazine Fortune et de CNN, Duff McDonald a calculé qu’il faudrait six ans pour rentabiliser l’investissement dans Facebook si et seulement si l’entreprise double ses ventes tous les ans en faisant 50% de profit. Six ans c’est une éternité dans le monde des technologies.

Restructuration de l’industrie des médias. Pour des raisons diverses et variées mais bien sûr liées au web, l’ensemble de l’industrie des communications et plus spécifiquement celle des médias est en bouleversement complet. Les ventes des quotidiens imprimés dégringolent, leurs revenus publicitaires aussi et on cherche désespérément à sauver les meubles. Les médias sociaux, perçus à la fois comme les coupables et une solution possible, profitent de cette débandade sans qu’on ait véritablement réfléchit à comprendre la structuration future de l’industrie.

▪ Transformations hyper-rapides. La grande incertitude demeure la durée de vie de ces entreprises. Déjà que le monde n’est plus ce qu’il était il y a 20 ou 30 ans, alors que des géants s’effondrent ou passe à deux cheveux de le faire (Lehman Brothers, GM), personne ne peut prédire quelle sera la stabilité de ces « petits » nouveaux.

Cependant, il y a des différences par rapport à la bulle des dot-com d’il y a dix ans:

Un modèle d’affaires en voie de se stabiliser. Google, vieux routier du web, a fini par démontrer qu’un modèle d’affaires simple basé sur de la publicité pouvait fonctionner. Tous les médias sociaux cherchent à le reproduire. LA question est de savoir s’ils y réussiront.

▪ Il y a peu d’entreprises qui suscitent cet engouement. À la fin des années 1990, à peu près n’importe quel projet qui avait sur la page couverture de son plan d’affaires un « .com » pouvait lever des millions de dollars. On n’en est pas là: les LinkedIn, Facebook et autres médias sociaux majeurs fonctionnent, ont une base immense d’utilisateurs et génèrent pour la plupart des revenus.

▪ Une certaine inertie est déjà en place. L’engouement rapide pour les médias sociaux a fait en sorte, paradoxalement, qu’on assiste à une certaine inertie dans la structure du secteur. Des myriades de consultants, développeurs, publicitaires et autres habitants de l’écosystème se sont accrochés à eux. Cela solidifie et fragilise à la fois l’ensemble de l’industrie.

 

Au final, il est prématuré de parler de bulle spéculative. Il y a, à coup sûr, à mon avis, une sur-évaluation de ces entreprises qui devra être corrigée, du moins je l’espère, à court terme – évitant ainsi une véritable flambée spéculative. D’autre part, il faut séparer le bon grain de l’ivraie: tous les médias sociaux ne sont pas comparables. Un Facebook ou un LinkedIn, par exemple, me semblent avoir les atouts pour devenir profitable. Mais à des niveaux bien au-dessous des chiffres qu’on avance présentement. Finalement, les entreprises qui réussiront vraiment sur le lot sont celles qui réussiront, comme dans tous les secteurs, à se démarquer par des alliances à tous les niveaux: avec les publicitaires, les médias générateurs de contenu, les télécom, et la grande entreprise.

 

2 réflexions au sujet de « Médias sociaux, web 2.0 – bulle boursière ou pas? »

  1. Effectivement cela donne à réfléchir… Même si ces médias sociaux parviennent à trouver des modèles économiques viables, je suis toujours stupéfait par cet engouement qui les sur-valorisent autant boursièrement . Je mets à part des réseaux comme Linked In ,qui ont fait la preuve de la solidité de leur business model il y déja a fort longtemps. Mais quand je prends le cas de réseaux comme Twitter … Cela me laisse perplexe car même si cette plateforme sociale est clairement utile à tous, sa valeur boursière est encore très loin de la réalité de sa valeur financière… Où cela va t il nous mener? Je n’en ai aucune idée mais je crois qu’un peu de régulation dans cette nouvelle industrie ne ferait de mal à personne.

    1. Nul ne sait où cela nous mènera, effectivement ! Quant à moi, une bonne régulation (saine gestion de la gouvernance) est nécessaire pour l’ensemble des industries en bourse, question d’éviter les débordements spéculatifs. Reste que tout cela, dans une perspective historique, est relativement jeune… Histoire à suivre, donc !

      Merci de votre commentaire,

      IM

Laisser un commentaire