Ne pas voir le mal en nous

Hier en début de soirée au Texas a été exécuté par injection létale Mark Stroman, rendu coupable de deux meurtres. L’histoire est tristement banale: au lendemain des attentats du 11-septembre, Mark Stroman, 31 ans et qui aurait perdu une demi-sœur dans les attentats perd la raison et assassine aveuglément ceux qu’il considère comme des musulmans. Waqar Hasan, musulman d’origine pakistanaise. Quelques jours plus tard, il tire sur Rais Bhuiyan, qui se présente comme un musulman pratiquant est grièvement blessé par une balle de Stroman, mais survit. Il tue finalement Vasudev Patel, un hindou.

De son propre aveu, l’assassin est un « redneck » qui ne sait pas faire la différence entre un sikh et un musulman. Bhuiyan, sa victime, militait jusqu’au dernier moment pour que la peine capitale de Stroman soit commuée en emprisonnement à vie. Il y a quelques jours, les deux hommes, Stroman l’assassin et Bhuiyan la victime survivante, ont été interviewés par le New York Times. Une des entrevues les plus bouleversante d’humanité qui m’ait été donnée de lire dans un tel contexte.

Bhuiyan, musulman pratiquant rappelons-le, trouve la source de son pardon dans les principes de sa religion, comme il l’explique:

I was raised very well by my parents and teachers. They raised me with good morals and strong faith. They taught me to put yourself in others’ shoes. Even if they hurt you, don’t take revenge. Forgive them. Move on. It will bring something good to you and them. My Islamic faith teaches me this too. He said he did this as an act of war and a lot of Americans wanted to do it but he had the courage to do it — to shoot Muslims. After it happened I was just simply struggling to survive in this country. I decided that forgiveness was not enough. That what he did was out of ignorance. I decided I had to do something to save this person’s life. That killing someone in Dallas is not an answer for what happened on Sept. 11.

(On peut aussi visionner un reportage et une entrevue avec Bhuiyan par Democracy Now, ici.)

En ces temps glacials de nombrilisme et de néant d’empathie, monsieur Bhuiyan mérite les plus grands honneurs citoyens de la part de tous les Américains, sinon de l’ensemble des Terriens. Et la mémoire de monsieur Stroman, dont le repentir et le travail de réflexion sont exemplaires, mérite le respect de tous. L’assassin fait d’ailleurs l’éloge de sa victime (il a répondu au NYT par écrit, d’où l’orthographe et la typographie singulières):

Not only do I have all My friends and supporters trying to Save my Life, but now i have The Islamic Community Joining in…Spearheaded by one Very Remarkable man Named Rais Bhuiyan, Who is a Survivor of My Hate. His deep Islamic Beliefs Have gave him the strength to Forgive the Un-forgiveable…that is truly Inspiring to me, and should be an Example for us all. The Hate, has to stop, we are all in this world together.

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Cette saisissante photographie est celle de l’exécution de Ruth Snyder le 12 janvier 1928, par électrocution au pénitencier de Sing Sing, dans l’état de New-York. (Source et article ici.*) Le photographe qui a capturé cette image, Tom Howard, l’a fait en toute illégalité, à l’aide d’une caméra attachée à sa cheville.

Le meurtre punitif d’État a presque toujours été mis en scène et « médiatisé » pour donner l’exemple, faisant fi des nombreuses études criminologiques qui démontrent que cette stratégie dissuasive ne fonctionne pas. À titre d’exemple, à la décapitation de Marie-Antoinette d’Autriche, le 16 octobre 1793, on raconte qu’il fallut plus de 30 000 soldats pour contenir la foule et que la reine déchue aurait mis une heure à traverser l’actuelle Place de la Concorde, débordant de milliers de curieux vengeurs, pour atteindre la guillotine.**

On s’interroge rarement sur la médiatisation de ces exécutions. Dans la plupart des États américains qui pratiquent la peine de mort, par exemple, les familles des victimes, voire le quidam lambda, peuvent assister à la mise à mort du condamné. Pourtant, malgré cette stratégie dissuasive, on ne montre pas, du moins aux États-Unis, les images de ces exécutions. Si j’étais partisan de la chose, il me semble que je militerais pour que ces meurtres d’État soient largement diffusés, aux heures de grandes écoutes, pour l’édification de la jeunesse délinquante.

Mais non. C’est même illégal. Alors pourquoi un journaliste redneck ne le fait-il pas, à l’instar de Tom Howard en 1928? Avec les technologies disponibles, cela serait pourtant un jeu d’enfant…

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Je crois que la crainte des médias, même les plus « jaunes » d’entre eux, à montrer des images explicites réside dans le fait que nous répugnons à voir le mal en nous. L’exemple de l’affaire Bhuiyan-Stroman le démontre bien. Un homme banal comme vous et moi a fait le mal, l’admet et le proclame haut et fort. Grâce à l’humanité, à la bonté et à l’empathie de sa victime, il s’est transformé et se repend de ce mal en lui.

Non seulement le Gouverneur du Texas n’a rien fait pour sauver la vie de cet homme, mais il n’a pas tenu compte de l’élévation en humanité de deux de ses frères humains, de deux de ses concitoyen. Dans la plus vieille démocratie du monde dont la constitution a fleuri sur les idéaux des droits humains.

Je crois sincèrement que des journalistes devraient filmer des exécutions aux États-Unis. Topo précédé d’entrevues avec les proches des victimes et avec le condamné. Juste pour voir l’effet. Question que tout un chacun puisse voir le mal en eux. Et comprendre la profondeur des derniers mots de monsieur Mark Stroman, assassiné par l’État du Texas, hier à 18h:

A lot of people out There are still hurt and full of hate, and as I Sit here On Texas Death watch counting down to my Own Death, I have been given the chance to openly Express whats inside this Texas Mind and heart, and hopefully that something good will come of this. We need More Forgiveness and Understanding and less hate.

* Merci à Annie Desrochers sur Twitter de m’avoir fait découvrir cet article.

** Simone Bertière, Marie-Antoinette, l’insoumise, Paris, Le Livre de Poche, 2002.

 

3 thoughts on “Ne pas voir le mal en nous”

  1. Je trouve que ceci est un problème fondamental dans notre société et comme tel, il n’y personne qui puisse agir. Oui, un avocat peut en sortir mais tout et chacun se dit qu’il n’est qu’un petit pion dans ce grand jeu d’injustice.

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