De l’indignation circonstancielle

Hier, le 21 septembre 2011, trois hommes ont été assassinés par l’État. Troy Davis (42 ans) en Georgie, Lawrence Brewer (44 ans) au Texas et Alireza Molla Soltani (17 ans) en Iran.

L’exécution du premier ne peut pas se rapprocher davantage d’une erreur judiciaire: un jeune homme noir début vingtaine est condamné pour le meurtre, il y a vingtaine d’années, d’un policier blanc. Depuis son procès en 1991, sept des neuf témoins affirmé avoir reçu des pressions de la part des policiers; de ceux-ci, trois affirment que Troy Davis n’est pas coupable. Il n’y avait aucune preuve matérielle contre ce jeune homme.

Lawrence Brewer, suprématiste blanc, a été condamné pour le meurtre crapuleux et gratuit d’un jeune noir.

Alireza Molla Soltani, quant à lui, a été pendu pour le meurtre d’un culturiste très populaire en son pays au cours d’une bataille. Il affirme avoir agit en panique face au colosse.

Trois assassinats d’État contre trois jeunes hommes, donc.

Pourtant, hier soir, comme des milliers de mes semblables, je me suis énervé toute la soirée dans la volière qu’est Twitter à hurler mon indignation contre l’exécution de Troy Davis et n’ai à peu près pipé aucun mot de celles des deux autres hommes. À l’exception près de deux « retweets, » question de me donner bonne conscience, j’imagine.

Pourquoi?

La foi de ma mère, pour reprendre le titre d’un beau livre du père Lacroix, c’est la justice sociale. Sa religion, l’engagement. L’église qu’elle fréquente le plus assidument, Amnistie Internationale.

J’ai donc été élevé, dans tous les sens du terme, à m’opposer en toutes circonstances à la peine de mort. Une longue liste de citations abolitionnistes, de Hugo à Camus, de Voltaire à Desmund Tutu, pourraient me faire office de crédo. J’ai même conservé précieusement, telle une relique, le programme d’une soirée soulignant le 25e anniversaire d’Amnistie, en 1986, que j’avais fait autographier par son fondateur, Peter Benenson – j’avais 16 ans et j’étais aussi impressionné qu’un membre de la Jeunesse catholique qui aurait rencontré le pape.

De cette foi et de cette religion, donc, ma mère m’a inculqué que la peine de mort était en toutes circonstances injuste et inadmissible. En toutes circonstances.

Pourquoi, alors, à l’instar de milliers d’autres personnes, ai-je été hystérique sur Twitter hier soir au sujet de la mise à mort de Troy Davis, mais pas au sujet de celle de Lawrence Brewer ni de celle de Alireza Molla Soltani?

Parce que le second était une raclure d’égouts de la pire espèce? Parce que le second habite à l’autre bout de la planète, a fortiori sous un régime barbare qui bafoue à tour de bras les droits de l’Homme? Parce qu’on a manifestement violé les droits fondamentaux et constitutionnels de Troy Davis en lui refusant une défense pleine et entière?

Pourquoi hier soir ai-je pleuré Troy Davis dans les bras de ma blonde, pourquoi ai-je serré bien fort dans les miens sa petite fille avant qu’elle ne se couche? Et qu’en toute honnêteté le sort de Lawrence Brewer ni celui de Alireza Molla Soltani ne m’émeuvent particulièrement?

Ma mère ne serait pas fière de moi. Je ne le suis pas non plus.

L’élévation aux plus grands principes de justices est exigeante. C’est en cela que j’écrivais que ma mère m’a élevé.

L’indignation circonstancielle participe d’une foi puérile au même titre que la croyance en un Dieu vengeur qui épie nos moindres gestes. L’idéal de justice ne peut être qu’universel et intransigeant – pas guidé par l’émotivité immédiate. Nous l’avons hérité des grandes narrations morales transposées dans les religions historiques autant que du rationalisme des Lumières. Il est humain de s’émouvoir davantage de l’injustice patente qu’a connu Troy Davis que du sort réservé à une ordure comme Lawrence Brewer. Mais il n’est pas juste de le faire. Car la société n’aura plus la possibilité, entre autres, de permettre à ce dernier de se réhabiliter ou de subir véritablement la peine d’emprisonnement à perpétuité qu’il méritait.

L’injustice évidente dans le cas Travis pourrait, en revanche, raviver le courant abolitionniste aux États-Unis, à un moment où de moins en moins d’états usent de la peine de mort. C’était d’ailleurs le souhait de Larry Cox d’Amnistie Internationale hier, lors de la couverture web des événements par Democracy Now. Jérôme Lussier sur Twitter mentionnait avec justesse que Troy Davis pourrait être le Dred Scott de la peine capitale, cet esclave américain qui avait contesté jusqu’en Cour suprême le refus de ses nouveaux maîtres de le remettre en liberté. La cause de Dred Scott a été l’un des plus important déclencheur du mouvement anti-esclavagisme aux État-Unis, mais aussi, bien malgré lui, l’une des causes de la Guerre de Sécession.

Souhaitons pour nos amis américains que cette histoire n’accentue pas davantage la polarisation politique qu’ils connaissent. Et qu’ils puissent s’élever vers un idéal de justice et de moral plus grand, universel et intransigeant. Sans quoi cette soirée d’indignation n’aura été, effectivement, que circonstancielle.

J’aimerais que la foi de ma mère rassemble les Hommes de bonne volonté, comme on le disait autrefois…

Quand la suprême justice donne seulement à vomir à l’honnête homme qu’elle est censée protéger, il paraît difficile de soutenir qu’elle est destinée, comme ce devrait être sa fonction, à apporter plus de paix et d’ordre dans la cité. Il éclate au contraire qu’elle n’est pas moins révoltante que le crime, et que ce nouveau meurtre, loin de réparer l’offense faite au corps social, ajoute une nouvelle souillure à la première.
– Albert Camus, Réflexions sur la guillotine (1957), in Essais, Pléiade, p. 1021

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