Un rendez-vous avec le destin

En juin 1936, le président des États-Unis, Franklin Delano Roosevelt prononce l’un de ses plus célèbres discours: « Un rendez-vous avec le destin. » Ce discours, très connu du monde anglo-saxon, n’est pas disponible en français, à ma connaissance. Il est pourtant capital de le relire. En 75 ans, il est d’une actualité sidérante, particulièrement en ces temps hystériques où collusion et corruption riment avec cynisme et désengagement politique.

La traduction n’est pas mon métier, je n’ai pas le talent pour rendre l’esprit ni le sel d’un texte comme saurait le faire un professionnel; j’en propose donc une traduction plutôt littérale. Je désirais simplement mettre à la disposition des francophones ne maîtrisant pas l’anglais ces idées essentielles. Pour ceux et celles qui maîtrisent la langue de Jefferson, le texte original se trouve ici. Vous pouvez aussi télécharger ma traduction suivie du texte original en pdf, ici.

NB: la caricature est un dessin célèbre de Joseph Keppler: « The Bosses of the Senate » (1889) – cliquez pour voir. Source et contexte, ici.

Sénateur Robinson, membres de la Convention démocrate, mes amis : Ici, et dans chaque communauté à travers le pays, nous sommes réunis à une époque importante pour l’avenir de la nation. Nous avons l’occasion d’adopter une attitude simple et sincère pour faire face à nos problèmes, avec une détermination qui va profondément affecter l’Amérique.

Je ne suis pas ici seulement en tant que chef d’un parti, ni comme simple candidat à un poste de hautes responsabilités, mais aussi comme celui pour lequel de nombreux moments critiques ont imposé et imposent encore une grande responsabilité.

Pour la sympathie, l’aide et la confiance avec laquelle les Américains m’ont soutenu dans ma tâche, je suis reconnaissant. Pour leur fidélité, je salue les membres de notre grand parti, dans et hors de la vie politique, dans chaque partie de l’Union. Je salue ceux des autres partis, en particulier les membres du Congrès des États-Unis, qui à de si nombreuses occasions ont mis de côté la partisannerie. Je remercie les gouverneurs des différents états, leurs législatures et leurs responsables locaux qui ont participé généreusement et sans considération partisane à nos efforts pour parvenir à la relance économique et à détruire les abus. Surtout, je remercie les millions d’Américains qui ont supporté courageusement le désastre et ont osé sourire à travers la tempête.

L’Amérique n’oubliera pas ces dernières années, n’oubliera pas que le sauvetage ne fut pas la simple tâche d’un parti. C’était l’intérêt de nous tous. Avec notre force nous  avons grandi ensemble, nous avons rallié nos énergies ensemble, nous avons appliqué les anciennes règles du bon sens et, ensemble, nous avons survécu.

En ces jours-là nous craignions la peur. C’est pourquoi nous avons combattu la peur. Et aujourd’hui, mes amis, nous avons gagné contre le plus dangereux de nos ennemis. Nous avons vaincu la peur.

Mais je ne peux pas, en toute franchise, vous dire que tout va bien en ce bas monde. Des nuages ​​de méfiance, des marées de mauvaise volonté et d’intolérance se rassemblent sombrement en de maints endroits. Dans notre propre pays nous jouissons bien sûr d’une plénitude de vie [fullness of life] supérieure à celle de la plupart des nations. Mais le développement accéléré [rush of] de la civilisation moderne elle-même a soulevé de nouvelles difficultés pour nous, de nouveaux problèmes qui doivent être résolus si nous voulons préserver pour les États-Unis la liberté politique et économique pour lesquelles Washington et Jefferson se sont battus.

Philadelphie est une bonne ville pour écrire l’histoire américaine. C’est un excellent terrain pour réaffirmer la foi de nos pères ; pour nous engager à rendre au peuple une plus grande liberté; à donner à 1936 ce que les fondateurs ont donné à 1776 – une mode de vie américain [American way of life].

Le mot même de liberté, en lui-même et par nécessité, sous-entend se libérer de contraintes. En 1776, nous avons cherché à nous libérer de la tyrannie d’une autocratie politique – celle des royalistes du XVIIIe siècle qui bénéficiaient de privilèges spéciaux de la Couronne. C’était pour perpétuer leurs privilèges qu’ils gouvernaient sans le consentement des gouvernés ; qu’ils refusaient les droits de liberté d’association et d’expression ; qu’ils restreignaient la pratique religieuse ; qu’ils ont mis la propriété de l’homme moyen et la vie de l’homme moyen en gage aux mercenaires du pouvoir dynastique ; qu’ils régentaient le peuple.

Et ainsi c’était pour se libérer de la tyrannie de l’autocratie politique que la Révolution américaine a combattu. Cette victoire a donné la gestion des affaires publiques aux mains de l’homme moyen, qui a gagné le droit avec ses voisins de faire et gérer son propre destin par le biais de son propre gouvernement. La tyrannie politique a été anéantie à Philadelphie le 4 Juillet 1776.

Depuis cette lutte, cependant, le génie inventif de l’homme a libéré des forces nouvelles dans notre pays, qui ont transformé la vie de notre peuple. L’ère des machines, des chemins de fer ; de la vapeur et de l’électricité ; du télégraphe et de la radio ; de la production de masse, de la distribution de masse – tous ces éléments combinés ont fait naître une nouvelle civilisation et avec elle un nouveau problème pour tous ceux qui cherchent à rester libre.

À partir de cette civilisation moderne, les royalistes économiques sculpté de nouvelles dynasties. De nouveaux royaumes ont été construits sur la concentration du contrôle sur les choses matérielles. Par de nouvelles utilisations des entreprises, des banques et des valeurs mobilières, de nouvelles machines industrielles et agricoles, du travail et du capital – tous inconnues des Pères fondateurs – la structure entière de la vie moderne a été transformée par ce service royal.

Il n’y avait pas de place au sein de cette royauté pour nos milliers de petits entrepreneurs et commerçants qui cherchaient à faire un usage digne du système américain d’initiative et de profit. Ils n’étaient pas plus libres que le travailleur ou l’agriculteur. Même les hommes nantis honnêtes et progressistes, conscients de leurs obligations envers leur génération, n’ont jamais pu trouver exactement leur place dans ce schéma dynastique des choses.

Il était naturel, et peut-être humain, que les princes privilégiés de ces nouvelles dynasties économiques, assoiffés de pouvoir, cherchaient à contrôler le gouvernement lui-même. Ils ont créé un nouveau despotisme et l’ont enveloppé des robes de la sanction légale. À son service, de nouveaux mercenaires ont cherché à régenter le peuple, son travail, et ses propriétés. Et comme résultat, la moyenne des hommes est une fois de plus confrontée au problème auquel faisait face  le Minute Man [1].

Les heures que les hommes et les femmes travaillaient, les salaires qu’ils recevaient, les conditions de leur travail – tout cela a échappé au contrôle du peuple, et ont été imposés par cette nouvelle dictature industrielle. Les économies de la famille moyenne, le capital des propriétaires de petites entreprises, les investissements mis de côté pour la vieillesse – l’argent des autres – tout cela sont des outils que la nouvelle royauté économique a utilisés pour camper ses positions.

Ceux qui labouraient le sol n’ont désormais plus récolté les récompenses auxquelles ils avaient droit. La petite taille de leurs gains a été décrétée par des hommes de villes lointaines.

Partout dans la nation, les opportunités étaient limitées par les monopoles. L’initiative individuelle a été écrasée par les rouages ​​d’une grande machine. Le champ ouvert à la libre entreprise a été de plus en plus restreint. L’entreprise privée, en effet, est devenue trop privée. Elle est devenue l’entreprise privilégiée, et non plus la libre entreprise.

Un vieux juge anglais a dit : « les hommes nécessiteux ne sont pas des hommes libres. » [2] La liberté nécessite l’opportunité de gagner sa vie – une vie décente selon les normes de l’époque, une vie qui donne à l’homme non seulement assez pour vivre, mais une raison de vivre.

Pour un trop grand nombre d’entre nous l’égalité politique que nous avions gagnée autrefois n’avait plus de sens face à l’inégalité économique. Un petit groupe a concentré entre ses mains le contrôle quasi entier sur la propriété des autres, l’argent des autres, le travail des autres – la vie des autres. Pour un trop grand nombre d’entre nous la vie n’était désormais plus libre ; la liberté n’était plus une réalité ; les hommes ne pouvaient plus poursuivre leur quête du bonheur.

Contre une telle la tyrannie économique, le citoyen américain ne pouvait qu’en appeler au pouvoir organisé du gouvernement. L’effondrement de 1929 a mis au jour le despotisme tel qu’il l’était. L’élection de 1932 donnait le mandat du peuple d’y mettre fin. Ce mandat y a mit fin.

Les royalistes de l’ordre économique ont concédé que la liberté politique était l’affaire du gouvernement, mais ils ont maintenu que l’esclavage économique n’était l’affaire de personne. Ils ont admis que le gouvernement pouvait protéger le droit de vote du citoyen, mais ils ont nié que le gouvernement pouvait faire quoi que ce soit pour protéger les droits du citoyen à travailler et à vivre.

Aujourd’hui nous demeurons engagés à l’idée selon laquelle la liberté n’est pas affaire de moitié-moitié. Si on garantit au citoyen moyen l’égalité des chances dans le vote, on doit lui garantir l’égalité des opportunités sur le marché.

Ces royalistes économiques se plaignent que nous cherchions à renverser les institutions de l’Amérique. Ce dont ils se plaignent réellement, c’est que nous cherchions à leur retirer leur pouvoir. Notre allégeance aux institutions américaines nécessite le renversement de ce genre de pouvoir. En vain, ils cherchent à se cacher derrière le drapeau et la Constitution. Dans leur aveuglement, ils oublient ce que signifient le drapeau et la Constitution. Aujourd’hui, comme toujours, ils signifient la démocratie, et non pas la tyrannie ; la liberté, non pas la soumission ; et ils s’élèvent contre une dictature par la loi de la mafia et des sur-privilégiés.

La plateforme courageuse et claire adoptée par cette Convention, à laquelle je souscris entièrement, énonce que le gouvernement a, dans une civilisation moderne, certaines obligations inéluctables face à ses citoyens, parmi lesquelles la protection de la famille et de leur foyer, l’établissement d’une démocratie des opportunités, et l’aide à ceux qui frappés par les catastrophes.

Mais l’ennemi résolu en nos murs est toujours prêt à détruire nos engagements, à moins que nous nous battions avec le plus grand courage pour eux.

Depuis plus de trois ans, nous avons combattu pour eux. Cette Convention, dans chacun de ses engagements et de ses actes, a promis que la lutte va se poursuivre.

Les défaites et les victoires de ces dernières années ont donné à nous, comme peuple, une nouvelle compréhension de notre gouvernement et de nous-mêmes. Jamais, depuis les premiers meetings en Nouvelle Angleterre, les affaires du gouvernement n’ont été si largement discutées et si clairement appréciées. Les familles nous ont dit que le seul guide efficace pour la sécurité du monde, le plus grand guide entre tous, est la moralité.

Nous ne voyons pas la foi, l’espérance et la charité comme des idéaux inatteignables, mais nous les utilisons comme support solide d’une nation luttant pour la liberté dans une civilisation moderne.

La foi – dans la solidité de la démocratie au milieu de dictatures.

L’espoir – renouvelé parce que nous savons si bien les progrès que nous avons faits.

La charité – dans le véritable esprit de ce grand mot ancien. Car la charité signifie littéralement l’amour, l’amour qui comprend, qui ne se contente pas de partager la richesse de celui qui donne, mais plutôt la véritable compassion et la sagesse qui aide les hommes à s’aider eux-mêmes.

Nous ne cherchons pas simplement à faire du gouvernement un instrument mécanique, mais plutôt de lui donner un caractère personnel animé qui est l’incarnation même de la charité humaine.

Nous sommes pauvres en effet si cette nation n’est pas en mesure de retirer, dans chaque recoin l’Amérique  la peur des chômeurs qui croient que le monde n’a pas besoin d’eux. Nous ne pouvons pas nous permettre d’accumuler un déficit dans le livre du courage humain.

Plutôt qu’un palais de privilèges, nous cherchons à construire un temple fait de foi, d’espérance et de charité.

C’est une chose qui donne à réfléchir, mes amis, d’être un serviteur de cette grande cause. Nous essayons dans notre travail quotidien de rappeler que la cause ne nous appartient pas, mais appartient au peuple. L’étendard n’est pas dans vos mains ni dans les miennes seules. Il est porté par l’Amérique. Nous cherchons tous les jours de profiter de notre expérience, d’apprendre à faire mieux des tâches que nous accomplissons.

Les gouvernements peuvent errer, les présidents peuvent faire des erreurs, mais l’immortel Dante nous dit que la justice divine pèse les péchés des êtres de sang-froid et les péchés de ceux qui ont grand cœur sur des balances différentes.

Il vaut mieux les défauts occasionnels d’un gouvernement qui vit dans un esprit de charité que les omissions constantes d’un gouvernement gelé dans la glace de sa propre indifférence.

Il y a un cycle mystérieux dans les événements humains. Pour certaines générations, beaucoup est donné. D’autres générations, il est beaucoup attendu. La génération actuelle d’Américains a un rendez-vous avec le destin.

Dans ce monde qu’est le nôtre, sous d’autres cieux, il y a des gens qui, dans le passé, ont vécu et ont combattu pour la liberté, et qui semblent être devenus trop las pour continuer le combat. Ils ont vendu leur héritage de liberté pour l’illusion d’une vie matérielle meilleure. Ils ont abandonné leur démocratie.

Je crois du plus profond de mon cœur que seul notre succès peut réveiller leurs anciens espoirs. Ils commencent à savoir qu’ici en Amérique nous menons une grande et victorieuse guerre. Ça n’est pas seulement une guerre contre la misère et le dénuement et la démoralisation économique. C’est plus que cela : c’est une guerre pour la survie de la démocratie. Nous nous battons pour sauver une grande et précieuse forme de gouvernement pour nous et pour le monde entier.

J’accepte le mandat que vous m’avez donné. Je me joins à vous. Je suis engagé pour toute la durée de la guerre.

Notes :

[1] Les « Minute Men » était le nom donné aux membres de la milice des colonies britanniques d’Amérique du Nord qui jurèrent d’être prêts à combattre dans les deux minutes et constituent parmi les premiers combattants de la Révolution américaine. Source : article sur USHistory.org.

[2] Il s’agit d’une citation d’un jugement célèbre de 1762 prononcé par Lord Henley.

Une réflexion au sujet de « Un rendez-vous avec le destin »

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