Nous, les 99%

Dessin de John Lennon: «Power To The People»

Les divers mouvements sociaux inspirés de Occupy Wall Street se propagent un peu partout aux États-Unis ces jours-ci, mais aussi au Canada; on annonce un « Occupy Montréal » pour le 15 octobre. Il y aurait eu de 5000 à 12000 manifestants à New York cette semaine.

Ces manifestants considèrent porter la voix de 99% de la population qui subit les injustices des dérives du capitalisme financier, alors que 1% des Américains « ont tout. » Sur un site tumblr lancé à la fin août, on peut lire:

We are the 99 percent. We are getting kicked out of our homes. We are forced to choose between groceries and rent. We are denied quality medical care. We are suffering from environmental pollution. We are working long hours for little pay and no rights, if we’re working at all. We are getting nothing while the other 1 percent is getting everything. We are the 99 percent.

Au début plutôt marginal et ignoré des médias, le mouvement semble prendre de l’ampleur. Il recueille même la sympathie d’un nombre grandissant de personnalités, y compris d’élus démocrates, même de George Soros, le milliardaire célèbre pour avoir bâti sa fortune sur la spéculation monétaire et financière.

Ces manifestants se réclament des divers mouvements réunissant des « indignés » en Europe occidentale, voire du printemps arabe (faudrait pas pousser mémé dans les orties, tout de même).

Ces milliers de personnes n’en peuvent plus de ne pas avoir d’emploi après s’être endettés pour étudier, d’avoir perdu leur maison alors qu’on leur offrait la propriété privée sur un plateau d’argent, de voir leur pouvoir d’achat stagner voire diminuer, au même moment où les puissants de ce monde, croient-ils, se foutent littéralement de leur gueule en empochant des millions de dollars comme dirigeants d’entreprise ou en sauvant de la faillite, comme politicien, des institutions financières qui sont à l’origine de leurs maux.

Il est plaisant de présenter ces manifestations comme un symptôme des dérives, sinon de l’échec, du capitalisme contemporain. À mon sens, ça n’est pas du tout de cela dont il s’agit. Il s’agit bel et bien ici d’une crise morale, d’une crise de légitimité.

Le préambule de la Constitution des États-Unis commence par ces mots très forts que nous connaissons bien: « We the people. » Une idée qui est reprise dans ce qui était la devise du pays avant 1956: E Pluribus Unum – devise dont la traduction rend mal la force du Latin: « De plusieurs, Un. »

Ces quelques mots sont fondamentaux pour toute démocratie. L’unité. La multitude des rêves fondues en une aspiration commune. L’inclusion radicale de la multitude.

La perte de légitimité démocratique, c’est l’oubli de cette inclusion. Les « 99% » se considèrent exclus, à tort ou à raison, du projet commun. Mais qu’ils aient tort ou raison, dans les faits, n’a aucune importance: leur sentiment justifie à lui seul leur colère. Car ils ne s’y retrouvent plus dans le projet politique. Bien plus, ils ne reconnaissent plus de légitimité aux dirigeants économiques, ce qui est bien pire puisqu’ils ne sont pas élus – et ne peuvent donc pas être défaits aux élections.

Voilà pourquoi cette crise est grave. Les États-Unis et l’ensemble des économies occidentales ont connu depuis 40 ans plusieurs crises économiques majeures. Aucune n’a suscité un tel mouvement de colère. Le confort et l’indifférence, pour reprendre le beau titre du film de Denys Arcand, la canalisait en d’autres lieux. Mais en ce début de 21e siècle, les rêves de prospérité et d’accomplissements personnels se dissolvent dans le cynisme politique et l’indifférence des financiers.

Rappelons-nous cet autre beau texte constitutif des États-Unis d’Amérique, la Déclaration d’indépendance proclamée le 4 juillet 1776, par laquelle les colonies britanniques se détachèrent de l’Empire:

Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes: tous les hommes sont créés égaux; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu’une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l’abolir et d’établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l’organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur.

Les « indignés » de Wall Street considèrent que leur gouvernement ne leur assure plus le droit à la recherche du bonheur. Le rêve américain – j’oserais dire le rêve démocratique – leur est refusé, à leurs yeux. Parce que nos sociétés sont gouvernées, à la fois politiquement et économiquement, par une « timarchie » comme le disait Platon (République VIII 545a) – le gouvernement des hommes qui ne cherchent que les honneurs – et une ploutocratie qui n’a que l’appât du gain comme maître.

À mon sens, le temps est venu pour l’établissement d’une nouvelle légitimité du pouvoir politique, mais surtout économique. De nombreux penseurs du management ou de l’économie, notamment à Harvard, sont préoccupés depuis plusieurs années par cette refondation du capitalisme. L’un d’entre eux, Umair Haque, milite en ce sens dans un important ouvrage: The New Capitalist Manifesto. Les dirigeants d’entreprises et les financiers doivent comprendre que la légitimité de leur pouvoir repose sur leur responsabilité en société. À l’heure où l’on n’a jamais autant parler de « responsabilité sociale des entreprises, » il est urgent qu’on en prenne pleine conscience.

Ces mouvements contestataires signifient-ils que le grand soir de la révolution est à nos portes? Loin s’en faut. Une chose me semble claire, cependant: des millions de personnes n’ont plus les petits matins dont ils rêvent – et ils croient que la recherche quotidienne du bonheur leur est désormais hors d’atteinte.

À lire:

Hervé Kempf (2011), L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie, Paris: Seuil.

Sur le site de l’Institut de recherche et débat sur la gouvernance, « La légitimation du nouveau pouvoir politique: les sources de la légitimité politique » de Karine Gatelier (2005).

3 réflexions au sujet de « Nous, les 99% »

  1. Bravo pour ce billet qui permet de mieux comprendre, à partir d’ici, ce mouvement qui prend de l’ampleur. Le sens de la responsabilité n’a pas seulement quitté les entreprises. Leur mode d’opération semble plutôt aller en parallèle à la perte du sens commun chez une grande partie du « nous, le peuple ». Sans voir dans le printemps arabe de grandes affinités avec la source de la colère occidentale (nos situations sont si radicalement différentes), il est possible que de voir chaque jour ces masses d’humains manifester, le plus souvent pacifiquement, avec une détermination édifiante, a pu commencer à faire se soulever quelque peu notre cul trop bien assis devant ce qui nous divertissait si bien, avant les crises mondiales récentes.

    1. Merci Jocelyn.

      J’aime beaucoup lorsque vous écrivez « a pu commencer à faire se soulever quelque peu notre cul trop bien assis devant ce qui nous divertissait si bien. » Je trouve que cela donne espoir pour le futur…

      Au plaisir de continuer à vous lire, également !

      Ianik

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