Les technologies: point de rencontre arts-affaires?

« Ils ne savent pas ce qu’on fait au 3e étage! » Ainsi m’est résumée la motivation première de l’initiative CUBE du centre d’artiste La Chambre Blanche de Québec par son président d’honneur Carl-Frédéric De Celles. Le 3e étage, c’est la métaphore qu’utilise CFD (pour les intimes) pour décrire les jeunes entreprises technologiques (et certaines, dont la sienne- iXmédia, 15 ans d’existence – moins jeunes) du quartier Saint-Roch, à Québec. Ces gens aux étages surplombant les rez-de-chaussées commerçants que le commun des mortels connaît peu, malgré l’initiative du mariage techno-culture de Québec (Québec Horizon Culture), dans laquelle s’inscrit CUBE.

CUBE vise donc un rapprochement entre le monde des arts et celui des affaires. Le point de jonction les unissant: la technologie. Au départ, il s’agissait d’inventer une manière intelligente d’organiser une levée de fonds pour le centre d’artistes. Mais rapidement les initiateurs du projet ont voulu mettre en œuvre un projet qui puisse avoir un impact à plus long terme. L’implication d’un homme d’affaires déjà reconnu pour ses initiatives communautaires et sociales à Québec a permis l’éclosion de CUBE, résultat de nombreuses idées bouillonnantes dans les artisans et amis de la Chambre blanche. Claude Chevalot, porte-parole officielle de l’événement, souligne que les rapprochements arts-affaires sont très rares dans la région de Québec. J’ajouterais que malgré les beaux discours et les vœux sincères, c’est le cas à peu près partout au Québec…

Il s’agit donc de rapprocher les artistes des gens d’affaires. Mais de dépasser le mécénat en les réunissant autour d’une caractéristique les unissant. La technologie en est la concrétisation mais le véritable trait d’union est la créativité, l’innovation – ou plus concrètement: la recherche-développement. À la fois Carl-Frédéric De Celles et Éric Couture (de CABAL communications, responsable des communications pour l’événement) ont insisté sur cet élément: les artistes, comme les entreprises technologiques, font de la recherche-développement, mais ni l’un ni l’autre ne connaît véritablement de quelle manière cette R-D est réalisée. Bien plus, Éric Couture ajoute que la « recherche-développement artistique » est « sous-exploitée par l’industrie. »

Voilà une idée forte. Car cet événement m’apparaissait a priori intéressant dans ses principes mais je craignais une énième incarnation des vœux pieux cherchant à rapprocher le monde de affaires et celui des arts. La modestie (et le réalisme) de l’objectif – créer, tout simplement, des occasions de rencontre – me parait en revanche un gage de succès pour la simple raison qu’on crée trop souvent des attentes beaucoup trop grandes envers ces rapprochements.

Faire comprendre aux artistes la réalité « créative » de la recherche-développement industrielle et inversement aux industriels comment ils peuvent s’inspirer du processus innovateur des artistes ne peut que militer dans une vision que je défend, avec bien d’autres, depuis longtemps[1]: l’innovation artistique et l’innovation technologique permettent de créer un terreau fertile pour le développement économique et social d’une région. De ne pas les calculer en termes de banales retombées économiques mais d’enrichissement du capital intellectuel, culturel et social d’une communauté.

Le décloisonnement économie/culture/technologique n’est pas, à mon sens, qu’une belle idée: il est essentiel à la croissance et au développement à long terme sur l’échiquier mondial d’une petite nation comme la nôtre, pleine de ressources, d’inventivité mais qui ne fait et ne fera jamais le poids face aux géants géopolitique. De nombreuses communautés dans le monde ont démontré que les synergies entre ces différents acteurs n’est pas qu’un vilain avatar du vocabulaire bureaucratique mais garant de civilisation et de richesse collective, tant économique que culturelle et scientifique.

CUBE tentera ce soir (20 oct.) de nous le démontrer en réunissant pour une soirée festive un artiste (le Brésilien Claudio Bueno) et un homme d’affaires (Luc Vaillancourt de Spatialytics Solutions inc.) qui expliqueront comment ils font appel, tous les deux, dans leur recherche-développement à des moyens fort similaires à des fins différentes. Les deux sont des spécialistes des technologies de géolocalisation. Le premier crée des œuvres in situ fort intrigantes: une expérience auditive dont l’expérience n’est possible qu’au moyen d’une application sur téléphone mobile par positionnement GPS. L’entreprise du second crée des applications logicielles basées sur la même technologies, à des fins d’affaires et géospatiales.

Dans la foulée, on annoncera ce soir que des artistes invités par les organisateurs feront des visites dans les entreprises technologiques de Québec pour expliquer leurs propres processus créatifs et de recherche-développement, en espérant créer pour le futur des liens concret et « valoriser » ces innovations artistiques.

Deux univers innovants et créatifs qui ne se côtoient pas alors qu’ils partagent les mêmes moyens. Entre eux deux, vous et moi, qui faisons du lèche-vitrine dans le quartier Saint-Roch sans trop savoir ce qui se passe au 3e étage ni dans les repères des artistes talentueux de la communauté. Souhaitons que le pari des artisans de CUBE soit un succès concret et dépasse les discours optimistes. Que ces rencontres créent d’éventuels transferts entre la R-D artistique et industrielle et – qui sait – deviennent un modèle pour d’autres régions et communautés du Québec. Nous en avons cruellement besoin, en ces temps de désinvestissement de l’État dans les arts mais aussi dans la recherche scientifiques, qui sont gage, tous deux, du développement social, intellectuel et économique du Québec.

 

[1] J’y reviens régulièrement dans mes chroniques hebdomadaires en arts visuels dans le magazine ratsdeville, et notamment dans celle ci, où je prône la promotion d’un système de création qui engloberait la recherche scientifique et artistique: Du système d’innovation au système de création.

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