La revanche du temps réel

Je prétends, et je ne suis pas le seul, que les sociétés capitalistes occidentales vivent une crise profonde depuis la fin des années 1990. Qu’elles font face à des changements radicaux qui redéfinissent fondamentalement leur propre rapport à cette vieille notion d’«être-ensemble.»

Ce rapport à l’autre s’exprime justement dans le temps, dans le temps réel et humain. Le capitalisme commercial et industriel, depuis le milieu du 19e siècle, a modifié profondément notre rapport au temps. Son appropriation de la technique, puis des sciences naturelles et, plus tard, des sciences humaines, a magistralement transformé notre rapport à la temporalité. Il s’opère présentement une redéfinition du lien organique que nous entretenons au temps, en tentant de renverser ces cinq grandes « colonisations » de la temporalité par le capitalisme:

1. Production. Le capitalisme industriel est d’abord une tentative de contrôle du temps de production. L’organisation scientifique du travail, le fordisme, ne cherchent rien de moins que de réguler le rythme de la production. L’atelier, puis la manufacture, ont fait place à l’usine, principe organisateur du temps de production disséqué, rationalisé, désincarné. Le travailleur n’a plus de contrôle sur son rythme de production, qui lui est désormais imposé par la drastique rationalité de l’efficacité. Les normes ISO et autres Kaizen de ce monde ne font que perpétuer – en la peaufinant, en la rendant plus subtile et nuancée – cette rationalisation. La pléthore de théories du management « humain » favorisant l’implication des équipes dans le processus décisionnel représentent de nouvelles formes de l’évacuation du temps humain de la production.

2. Consommation. De la même manière, la consommation s’est désincarnée du temps humain, d’abord en se dissociant du besoin, par le règne du désir. [1] De façon concomitante, la consommation est devenue le principal moteur de la croissance économique des sociétés occidentales. Conséquence: on doit l’augmenter sans cesse par le recours au crédit de plus en plus facile (et l’on sait à quel point ce phénomène a été l’une des causes fondamentales de la crise financière de 2008). Or le crédit n’est rien d’autre que l’annulation du temps présent. Le célèbre slogan commercial « achetez maintenant, payez plus tard » parle de lui même.

3. Finances. La sphère financière, cette protubérance pathologique du capitalisme du dernier quart du 20e siècle [2], s’est elle-même créée en consommant le temps. Au-delà de la monnaie basée sur le crédit et au-delà du principe de l’intérêt, l’ensemble des produits financiers visent à prendre le contrôle du future. Les titres financiers comptant pour la majeure part du marché s’appellent en anglais « futures » – ça n’est pas anodin, bien sûr: ils tablent sur la valeur future d’une marchandise, pire sur la valeur future escomptée de la valeur de ces mêmes marchandises. Une spirale sans fin de spéculation sur la valeur estimée de la valeur d’objets complètement dématérialisés et, surtout, placés hors du temps réel.

4. Information. La dernière révolution industrielle, celle de l’information, consomme elle aussi du temps présent comme les pourceaux, les détritus de cuisine. La volonté de gagner la course du temps ne date pas d’hier, que cela soit dans la sphère médiatique (course au scoop, des éditions spéciales des journaux aux informations télévisées en continue et maintenant via le web) ou privée (l’invention des technologies de communication – télégramme, télex, fax, téléphones portables, bases de données alimentées en temps réel, courriel/web – et, surtout, l’invention de manières ingénieuses de les utiliser ne visent qu’à doubler le concurrent et le client).

5. Le lien social. Ces quatre colonisations du temps par la société consumériste et industrielle en entraîne une dernière: celle de la temporalité du lien social. Les relations humaines présupposent, bien évidemment, une appropriation du passé (le sien propre et celui de l’autre) et une projection dans le futur. Mais à partir du moment où le consommateur-contribuable-travailleur est perçu comme un objet, et non plus comme un sujet, par la machine économique, cette intériorisation du temps humain lui échappe en partie: il est sommé de consommer maintenant (la consommation demeure le moteur de l’économie mondiale), d’hypothéquer son futur par le crédit (qui est la base du système financier et monétaire) et d’augmenter toujours plus sa productivité. Bien plus, cette logique s’étend à l’usage que nous faisons des ressources planétaires avec les conséquences écologiques que l’on sait.

À ces cinq colonisations du temps, je vois trois conséquences fondamentales:

a) Le passé, le temps historique, s’évanouit au bénéfice d’une quotidienneté à tout prix, de l’ici et maintenant, d’un désir de réinvention continue, à la fois des codes de relations économiques mais aussi de notre rapport individuel aux processus de production et de consommation.

b) Il y a télescopage du futur vers le présent: le long terme, les « tendances » sont de plus en plus rapprochées; le long terme, embrassant naguère des horizons en termes de décennies ne se compte désormais plus qu’en quelques trimestres.

c) De ces deux dynamiques s’est créé une formidable accélération des transformations économiques, technologiques et sociales. L’obsolescence de plus en plus rapide des produits de consommation (non pas tant « programmée » par la technologie mais bien plus vendue par le marketing), les informations et documents partagés par les médias sociaux qui sont perçus périmés après quelques heures seulement, les géants industriels qui appariassent et disparaissent à une vitesse jamais vue, ne sont que quelques exemples de cette accélération démesurée et inhumaine.

Car ces diverses colonisations du temps sont, au sens littéral, inhumaines. Nous nous sentons happés par un « hyper-présent » qui annihile nos repères au temps réel et humain. L’Homme contemporain a, au final, l’impression de courir comme un déchaîné sur le tapis roulant du capitalisme dont la cadence s’accélère sans cesse. J’ai la prétention de croire que la crise (au sens de changement appelant des décisions) que nous traversons depuis une douzaine d’années voit poindre la revanche du temps réel. Les mouvements qui éclosent ici et là, en parallèle depuis quelques années, des mouvements écologistes à la simplicité volontaire en passant par les monnaies locales et le slow food, cherchent en grande partie à se le réapproprier.

À l’instar de Charlot dans Les Temps modernes, l’Homme contemporain cherchera, peut-être, à fuir la frénésie de la recherche d’efficacité à tout prix que lui impose une économie sur laquelle il constate avoir de moins en moins d’emprise, parce qu’elle a pris le contrôle d’une partie de ce qui le caractérise fondamentalement: le temps réel.

 

PS: Ces idées par trop « impressionnistes » sont à la base d’une réflexion plus étoffée que je prépare sur les causes et conséquences des changements radicaux que nos économies connaissent depuis vingt ans. Commentaires et critiques plus que bienvenus.

Notes

[1] Cf. Le Besoin et le désir de Marcel Rioux (Montréal: L’Hexagone, 1984).

[2] Je présente quelques chiffres ici: 10 fois l’économie réelle: L’enflure de la sphère financière mondiale.

3 réflexions au sujet de « La revanche du temps réel »

  1. Le texte est ambitieux et pourrait être assez difficile à lire, mais le découpage en parties numérotées aide beaucoup à suivre.

    La seule chose qui me dérange c’est l’expression «temps réel» pour définir un temps plus posé et plus calme, alors que «temps réel» désigne en informatique un système qui a un temps de réaction très court, compatible justement avec les systèmes industriels basés sur des capteurs:
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Syst%C3%A8me_temps_r%C3%A9el

    Je pense que «temps long» ou «temps apaisé» serait mieux.

    1. Merci beaucoup, je ne connaissais pas cette expression technique. Et j’adore votre suggestion de «temps apaisé»!

      Merci de votre commentaire, et bon week-end !

      Ianik

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