Roosevelt, Keynes et l’urgence de l’économie politique

Time Square à l'élection de Roosevelt en 1936

Le 2 novembre 1936, il y a 75 ans aujourd’hui, Franklin Delano Roosevelt était élu pour un deuxième mandat à la présidence des États-Unis. Quelques mois plus tôt, le 4 février, John Maynard Keynes faisait paraître son ouvrage majeur, la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie.

Les deux hommes auront marqué profondément le 20e siècle; le premier pour avoir sorti les États-Unis de la grande dépression par les politiques du New Deal; le second pour avoir théorisé le rôle de l’État par des politiques de relance et de stabilisation économiques – ce qui fut appelé par la suite le keynésianisme. Cet héritage est historiquement caricatural et contestable. Mais d’intérêt, en ces temps hasardeux, est davantage leur vision de l’économie et de la politique. Leur pensée participe de ce qu’on n’appelle plus désormais l’économie politique: une vision de l’économie ancrée, voire subordonnée au politique.

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Aux origines, « économie » désigne les préceptes de la saine gestion de sa maison (du grec oîkos – maison – et nomos – loi). Aristote et Xénophon ont publié tous les deux il y a près de 2500 ans des ouvrages portant ce titre. Ils voyaient l’économie comme l’art de s’assurer du bien-être matériel de la famille, premier bloc de l’édifice social, mais étendaient ces considérations, notamment dans les ouvrages de morale d’Aristote, à l’ensemble de la société. Plus encore, leur vision du bien-être économique ne pouvait se dissocier de considérations éthiques et politiques.

Il fallut attendre plusieurs siècles pour que la pensée économique se développe et qu’on voit apparaître, chez Montchrestien au 17e siècle le terme « économie politique » qui, dès lors, allais désigner l’étude de l’économie – pour en arriver, au 19e siècle, à être constituée comme une discipline à part entière, parallèlement à la naissance des autres sciences sociales. Une discipline qui cherchait à réfléchir aux maux économiques de la société dans son contexte social, mais surtout, politique.

Bientôt, cependant, cette vision de ma discipline allait disparaître au profit d’une approche scientiste, inspirée des sciences naturelles (sinon, pétrie d’un sentiment d’infériorité, obnubilée par elles). Depuis plusieurs décennies, on parle soit de « science(s) économique(s) » soit, de plus en plus, simplement d’économique – comme on dit physique.

Une discipline désormais désincarnée, dépolitisée, déshumanisée et qui refuse toute interrogation sur ses fondements moraux – contrairement à tous ses grands auteurs, à commencer par Adam Smith lui-même. Une discipline qui se base sur quelques axiomes élémentaires de maximisation du comportement des individus, l’individualisme méthodologique et une philosophie utilitariste d’un simplisme à en faire pleurer.

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La vision économique de Roosevelt et de Keynes était à l’opposé de cette réalité aujourd’hui très, très largement partagée par mes confrères économistes mais aussi par une large part de la classe politique. L’inverse, dans les deux cas, constitue l’exception.

Tant Roosevelt et Keynes avaient une vision éthique, empathique et politique de l’économie. Vision dont nous avons, à mon avis, un urgent besoin.

1. Pour une économie éthique. Les économistes devraient se débarrasser une bonne fois pour toutes de l’angoisse profonde qui les habite: celle de contaminer leurs analyses « objectives » par des préceptes normatifs, subjectifs et moraux. Toute science sociale est moralement biaisée. Tout spécialiste des sciences sociales l’est donc aussi. Nous devons en prendre acte et assumer que comme économiste nous sommes en mesure de proposer des analyses qui ne sacrifient en rien la rigueur tout en assumant nos positions éthiques. Plus spécifiquement, en considérant que dans nos sociétés individualistes et relativistes, contrairement à ce qui pourrait sembler le cas, il est justement primordial de proposer, en amont de l’analyse, une vision des comportements que nous considérons justes, et donc de ne pas reléguer l’éthique économique à une part congrue de notre travail. Keynes dans ses écrits en fasait un prérequis au travail de l’économiste.

2. Pour une économie empathique. Puisque la pensée économique s’intéresse d’abord et avant tout au « vivre ensemble, » ses analyses et ses prescriptions doivent impérativement se pencher sur les manières de vivre des autres et cesser de considérer l’être humain comme cet homo œconomicus désincarné du social, du symbolique et du culturel. Keynes comme Roosevelt mettaient de l’avant l’urgence, au moment de la montée des totalitarismes politiques et économiques, de l’empathie et de la compassion pour autrui. L’empathie que les sociologues comprennent comme l’effort de comprendre l’autre, son altérité et sa spécificité. Ainsi, nous devrions, comme économistes, relire les plus grands auteurs et nous inspirer des sociologues, des anthropologues, des urbanistes et des philosophes, par exemple, pour redonner vie à cette discipline sèche et sans véritables égards à la réalité vécue par l’humain, à leurs semblables, à leur avenir et à celui de leur planète.

3. Pour une économie politique. Un troisième niveau, assis solidement sur ces deux premiers, devrait être la réintégration du politique au cœur de la pensée économique. Une véritable pensée politique, et non pas l’analyse économique des faits politiques. Une pensée économique qui intègre, peu importe son domaine de spécialité, le rôle de la Cité dans sa compréhension des faits, tant au niveau des industries, des communautés, des pays que de l’ensemble de la planète. Il y a, à mon sens, urgence de penser l’économie comme le faisaient Keynes et Roosevelt, en l’enchâssant dans l’avenir d’un projet de civilisation qui nécessite la mise en place des conditions matérielles à l’épanouissement des sciences, des arts, de l’éducation et de la participation du plus grand nombre à son développement, dans un esprit de justice sociale et économique.

Il est formidable de constater combien les coups de gueules des deux hommes trouvent écho aujourd’hui: Roosevelt conspuant en juin 1936 les « royalistes économiques, » c’est-à-dire les maîtres de la finance qui avaient volé le rêve américain des travailleurs et des entrepreneurs, Keynes, de son côté, dans le chapitre 24 de sa Théorie générale, en appelant à « l’euthanasie du rentier, » ces mêmes maîtres de la finances, une classe sociale qu’il qualifiait de parasitaire. La sphère financière, qui a mené ces dernières années les économies du monde entier au désastre que l’on connait, ne répondent à aucun critère éthique, empathique et encore moins politique puisqu’elle en est complètement étrangère. Il est grand temps, à mon sens, de nourrir à nouveau la pensée économique et l’action politique de ces impératifs.

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