Francis Gagnon, Cap Rouge

Volonté et désir du territoire

Francis Gagnon, Cap Rouge
Francis Gagnon, «Cap Rouge» © Francis Gagnon, 2011

If some countries have too much history, we have too much geography.

– Mackenzie King {{1}}

Ce qui frappe à la lecture de De quoi le Québec a-t-il besoin? {{2}} c’est la quasi absence de propos sur le Québec concret. Je veux dire, on pourrait, presque partout dans cet ouvrage, remplacer le mot « Québec » par « France, » « Japon, » « Pays basque, » ou « Biélorussie. » Les propositions, rêves et frustrations exprimés par la vingtaine de personnalités interviewées dans ce recueil pourraient s’appliquer sans peine à n’importe quel territoire, à tout le moins du monde industrialisé.

D’une part, cela n’est pas surprenant: la situation sociale, politique et économique du Québec ne diffère pas tant, en voilà la preuve, de celle d’autres sociétés. Nous sommes confrontés aux mêmes cynismes, à des défis similaires, à des découragements et des espoirs semblables.

D’autre part, cela me désole. Car il n’est de politique possible sans géographie. Encore moins d’économie politique. Car, à mon avis, la réalité d’une société ne peut se penser qu’ancrée dans son territoire, sa géographie physique, spatiale, climatique, culturelle, humaine. La géographie agit comme référence pour une société, un repère et une identification pour l’être collectif, ce que le sociologue Jacques Beauchard appelle le « génie du territoire. » {{3}} Notre jeune société a bâti en grande partie sa référence identitaire sur ce territoire (la ruralité agricole, l’urbanité commerçante et l’hinterland des coureurs des bois). {{4}} L’aurions-nous oublié?

J’ai la prétention de croire qu’on ne peut parler du Québec, de son présent et de son futur, si l’on n’est pas en mesure de parler des douceurs comme de la rigueur de sa géographie. Des terrils de Black Lake, des paysages lunaires de Mingan, de l’appel du vide du Golfe Saint-Laurent, des ruelles fleuries de Villeray, de l’odeur de la pulpe de Trois-Rivières, du vent lancinant des Îles-de-la-Madeleine, de celui qui tourbillonne au centre-ville de Montréal, des éreintantes côtes de Québec ou de La Malbaie, de la beauté surréaliste des raffineries de l’Est de Montréal, des villages anglo-protestants non loin de la frontière américaine, de l’américanité du boulevard Taschereau ou du baroque architectural de Rivière-du-Loup… J’en passe, bien sûr, des pires et des meilleures.

Au fond, peut-être que ce constat que je fais à la lecture de De quoi le Québec a-t-il besoin? est-il, justement, très québécois? Une société qui refuse, qui récuse la référence à son territoire, tellement son saccage et son oubli sont-ils ancrés dans son histoire? Je lis, dans ce texte de Serge Bouchard, une métaphore très forte de notre rapport à l’espace québécois, qui en serait l’illustration:

À la grandeur du territoire, nous faisons des carrières et des clairières comme si, une fois le travail terminé, nous avions dans l’idée de déserter, de fuir sans regarder en arrière. Nous sommes une troupe en mal d’inspiration, une communauté presbyte qui fait l’inventaire des beautés lointaines mais qui reste insensible aux beautés qui sont siennes. Dans l’intervalle, elle sème la désolation et c’est en se maltraitant elle-même qu’elle entretient son mal. Le plus beau pays du monde ne saurait résister à ce genre d’agression. Les yeux sur la Floride et la tête en Provence, nous fabriquons le cadre de nos dépressions malpropres. Il faut en effet se haïr pour avoir de si mauvaises façons. {{5}}

De la vingtaine de personnes interviewées dans De quoi le Québec a-t-il besoin? il y a quelques exceptions. Anecdotique: Kim Thúy témoin d’une improbable et délicieuse rencontre aux tam-tam du Mont-Royal. Péremptoire: Dany Laferrière qui nous enjoint d’aller voir ailleurs (et particulièrement dans le ROC) pour mieux nous connaître nous-même. Pragmatique: Michael Fortier qui ne voit d’autre salut pour l’économie du Québec sans une intervention majeure à son poumon économique, Montréal. Urbanistique: la passion de Luc Ferrandez pour le réaménagement du territoire au profit des liens communautaires. Apocalyptique: René-Daniel Dubois voyant la culture québécoise exilée ailleurs dans le monde d’ici 10 ans et le territoire québécois « devenir le Texas du Nord. En anglais là, avec des chapeaux de cow-boys » (p.134).

Des exceptions, donc, sur ces quelques 175 pages. Des pages d’exaspération, de désespoir, de coups de gueule, mais aussi d’envie d’un meilleur et d’un ailleurs – d’urgence, surtout, de changer les choses. Mais, à mon sens, le Québec ne se transformera que si la volonté et le désir du territoire sont mis de l’avant. La volonté et le désir d’avoir les mains plantées dans sa terre, les yeux dans ses beautés autant que ses laideurs, l’esprit et le cœur en relation avec ceux qui l’habitent. Ce qui nous permettrait, peut-être, d’oublier un temps les embarrassants oripeaux de notre histoire et d’embrasser la réalité concrète de notre géographie, et de prendre, ainsi, véritablement conscience de nous-mêmes.

 

 

NB: La photographie illustrant ce billet est de Francis Gagnon. On peut retrouver son travail sur son site web, son compte Flickr ou sa page Google+.


[[1]] William Lyon Mackenzie King, discours à la Chambre des communes, cité par Statistique Canada.[[1]]

[[2]] Jean Barbe, Marie-France Bazzo et Vincent Marissal (dir.), De quoi le Québec a-t-il besoin? Montréal: Leméac, 2011; ISBN 978-2-7609-1215-1; 16,95$[[2]]

[[3]] Jacques Beauchard, (2003), Génie du territoire et identité politique, Paris: l’Harmattan, p.11.[[3]]

[[4]] Voir Fernand Dumont (1993), Genèse de la société québécoise, Monréal: Boréal, chap. II.[[4]]

[[5]] Bernard Arcand et Serge Bouchard (1993), Quinze lieux communs, Montréal: Boréal, pp.129-30.[[5]]

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