Revêtir les habits de l’Empereur

Mario Marcil, mon père (24 ans), et moi, été 1970

À 6h15 du matin il y a cinq ans aujourd’hui, mon père mourrait dans mes bras et dans ceux de ma mère; il avait 60 ans. Du coup, je venais d’acquérir mon nom de famille. Fils unique, « Monsieur Marcil, » c’était moi, maintenant. Auparavant, lorsqu’on m’apostrophait de la sorte, y compris dans le cadre habituel du travail, j’avais l’impression d’usurper un statut qui ne m’appartenait pas légitimement.

Cela peut sembler terrible, mais je crois qu’homme, on le devient totalement à la mort de notre père. Nous cessons, symboliquement, d’être « le fils de. » Non pas que notre filiation s’éteigne avec notre père, bien sûr. Mais sa disparition engendre une nouvelle présence. Le roi est mort, vive le roi!

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Dans nos jeunes sociétés du Nouveau Monde, le sens de la filiation se cherche. Il n’est pas étonnant qu’en Amérique du Nord la généalogie soit aussi populaire. Notre soif d’ancrage dans l’Histoire est telle que nous cherchons à la créer, faute d’existence. Un peu comme les petits nobles de l’Ancien régime qui auraient vendu leur âme au diable afin de prouver leurs quartiers de noblesse.

Rien d’étonnant. Nous sommes tiraillés entre l’attachement à un passé glorieux et mythifié (la liberté du coureur des bois, la sécurité du paysan pourvoyeur, la vie dure transcendée de l’ouvrier urbain) et un futur à bâtir, le rêve des possibles infinis. Ce tiraillement se traduit inévitablement en un amour-haine de notre passé. Plutôt: une appropriation-négation de notre filiation. Une recherche parfois drolatique de nos origines, d’une histoire en miettes doublée de l’oubli et de la négation systématique de notre ascendance catholique, plutôt intolérante et hermétique aux influences extérieures. Réflexes normaux d’une société à peine adolescente, en somme.

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Mon père est né le 7 février 1946, quelques mois après la fin de la Deuxième guerre mondiale, donc. Conçu dans les restes de l’un des plus grands carnages de l’Histoire, il a vu le jour au tout début d’une ère d’espoir et de changements radicaux pour la société québécoise. Enfant de la fin des privations belliqueuses, il a grandi avec l’essor économique, social, intellectuel et culturel que furent les Trente glorieuses. À 21 ans, il découvrait le monde à l’Expo 67; ses 22 ans ont entendu les chants de renouveau de mai-68; à 24 ans, son fils de six mois dans les bras, il allait vivre la Crise d’octobre. Après une enfance dans un univers d’une autre époque (celle où un livreur, avec charrette à cheval, vendait la glace pour la glacière, taillée sur le fleuve), il entamait sa vie d’adulte la tête pleine des rêveries des surréalistes, des oulipiens et des néo-dadaistes. Et sa vie professionnelle à bâtir l’État moderne du Québec comme fonctionnaire au jeune ministère de l’Éducation.

Son père était un modeste ouvrier de la voirie municipale, un « finisseur de ciment, » et menuisier à ses heures. Sa mère, femme à la maison aux mille talents manuels comme bien des femmes de son époque. Mon père n’avait qu’une sœur, son ainée. Mes grands-parents étaient à toutes fins pratiques analphabètes; je m’en suis rendu compte enfant, en recevant d’eux une carte d’anniversaire. Comme mon père était le mâle des deux enfants, ma tante a du sacrifier sa scolarité pour permettre à mon père de faire son collège classique, puis son université.

En une génération, en moins de 25 ans, un jeune homme est passé d’une maison chauffée au bois à Ville LaSalle où l’on livrait la glace à cheval à un appartement rue Edouard-Montpetit, diplômes de mathématiques et d’informatique en mains, à lire Eluard, Queneau et Raoûl Duguay en rêvant d’un monde meilleur où l’idée de progrès scientifique et humain avait remplacé la foi en Dieu et la crainte de l’Enfer.

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L’histoire de mon père n’est pas unique, bien sûr. Elle a ses particularités singulières, mais c’est celle de l’ensemble de la société québécoise de la Révolution tranquille. L’histoire d’une génération coincée entre ce besoin de se réclamer de son passé et son désir de le dépasser, sinon de l’oublier. D’une génération qui a pris toute la place en jetant parfois le bébé avec l’eau stagnante du bain d’un catholicisme étouffant. Celle qu’on stigmatise à outrance – ces « baby-boomers » honnis d’avoir seulement existé. Faites-moi rire! Il y a des millionnaires et des itinérants, des philosophes et des analphabètes, des bandits et des saints, chez les baby-boomers, comme chez la génération X, Y et autres cohortes alphabétiques.

Il y a surtout des femmes et des hommes, comme mon père, qui ont légué à notre société un rapport contradictoire, ambigu à leur propre histoire. Un homme, dans le cas de mon père, mélancolique et aimant, qui souhaitait plus que tout au monde pour son fils une vie meilleure que la sienne (qui a été pourtant fabuleuse!), comme la sienne l’avait été par rapport à celle de ses aïeuls. Un papa joufflu, rieur mais bougon au cœur tendre, amoureux de ma mère toute sa vie, père attentif et fier. Un homme qui a désiré pour son fils le bonheur et l’indépendance.

Son fils, il doit se débrouiller avec tout ça. Apprendre à vivre, petit bourgeois scolarisé dans la facilité, qu’on appelle légitimement « Monsieur Marcil » depuis cinq ans, ayant revêtu les habits de l’Empereur. Cet Empereur, papa mon héros, bâtisseur d’une société plus libre et plus juste, ayant extrait de la sombre maison de son enfance à Ville LaSalle une vie lumineuse et créatrice. Dont le chemin creusé de ses propres mains a fait en sorte que je ne me reconnaissais à peu près aucun lien avec mes propres grands-parents, tant la distance était grande.

« Monsieur Marcil » doit, maintenant, se forger une légitimité et une liberté qui lui sont propres.

N’est-ce pas à l’image de l’ensemble de notre société?

3 réflexions au sujet de « Revêtir les habits de l’Empereur »

  1. Ianik, c’est avec une grande émotion que j’ai lu ce texte sur ce père que tu as malheureusement perdu trop tôt, ce père que je découvre plus jeune que moi mais dont l’histoire est le pendant urbain de mon enfance rurale. A la différence, je suis né au début de la guerre, dans un village gaspésien; mes premiers souvenirs, c’est le rationnement et enfin la fin de la guerre avec le parades de triomphe.Quand on parle de ma génération qui aurait eu toutes les chances et qui serait partie avec le cash, ça me fait bien rigoler. Je me souviens de mes premiers emplois à 75 cents l’heure, de la bataille syndicale pour porter le salaire minimum à 1.00 l’heure dans la fonction publique. Après 19 ans de scolarité, mon premier emploi était payé $5000 par année. Mon père est mort aussi à 61 ans d’une crise cardiaque après une vie difficile comme cultivateur.Lui a connu les deux grandes guerres; trop jeune pour être enrôlé à la première et trop vieux à la deuxième. J’ai eu une vie plus facile que la sienne parce quil a tout donné pour que nous ayons accès aux études qu’il n’avait pu faire. Il m’a légué la fierté, un certain sens de l’honneur et ce désir que la vie de mes enfants soit meilleure que la mienne.

  2. Voilà un texte qui ne vieillira jamais. Que c’est bien dit. Un hommage aux personnes de ma génération (1948) que je prends avec moi dans l’émotion. Car, comme vous le dites si bien monsieur Marcil, « … Il y a des millionnaires et des itinérants, des philosophes et des analphabètes, des bandits et des saints, chez les baby-boomers, comme chez la génération X, Y et autres cohortes alphabétiques. »
    Et c’est ainsi que nous fabriquons nos vies et que nous devenons ce que nous sommes appuyés sur les fondations érigées par nos parents : Mon père dont j’ai appris le courage, né dans un village de la Côte-Nord dont dieu merci il nous a sortis, vétéran magané de la 2e Grande Guerre, qui s’est fait tout seul pour faire vivre une famille nombreuse. Et ma mère, femme de coeur qui m’a appris l’optimisme, la bonté et l’engagement.
    Ils sont partis depuis un petit moment déjà. Merci de m’avoir permis de me souvenir d’eux en m’ennuyant d’eux.

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