Les crissements de la dette

Hier, Jérôme Lussier publiait un billet titré « La crisse de dette, » où il souligne, notamment, avec justesse que la dette publique, c’est-à-dire la dette de nos gouvernements, n’est pas aux mains d’une sombre confrérie de financiers « invisibles, distants et manipulateurs. » À l’heure où la finance internationale a plus que jamais mauvaise presse et où les membres de l’Union européenne passent un mauvais quart d’heure à cause de l’endettement de certains d’entre eux, il est bon, en effet, de ramener un peu de nuance dans cette histoire.

1.- Un keynésianisme primaire et mécanique pourrait prétendre que la dette d’un État n’est jamais un problème, car, selon la célèbre formule de Keynes lui-même, à long terme nous sommes tous morts et que la dette d’un État se perpétue toujours dans le temps. Or rien n’est moins vrai. Il est possible d’être keynésien, de gauche, pro-interventionniste, appelez-ça comme vous le voulez, ce dont je me réclame, et considérer que les niveaux d’endettements actuels sont insoutenables. Alors que les dettes de nos administrations publiques atteignent des niveaux équivalents à l’ensemble de nos économies, elles deviennent un fardeau insupportable, surtout pour des économies comme celle du Québec qui demeure moins efficace et donc moins concurrentielle que celle de ses principaux partenaires économiques. Mon confrère économiste Martin Coiteux, professeur à HÉC-Montréal, en fait l’éloquente démonstration à plusieurs reprises sur son blog personnel.

2.- Un des effets directs de l’endettement est ce qu’on appelle le service de la dette, c’est-à-dire le coût direct, annuel, de son remboursement pour l’État. Au Québec, il s’établit présentement à un peu moins de 9% de l’ensemble des dépenses du gouvernement. C’est dire que pour chaque dollar que le gouvernement du Québec dépense, près de 10¢ ne sont pas utilisés à défrayer les coûts des services sociaux, des infrastructures et autres programmes, mais à simplement rembourser la dette. C’est évidemment énorme et cela réduit d’autant la marge de manœuvre de l’État à faire face aux multiples problèmes économiques et sociaux qui nous préoccupent tous. Bien pire, le dernier budget provincial prévoit une hausse de plus de 12% du service de la dette. C’est un  nouvel endettement qui sert à payer l’endettement actuel, payer sa carte de crédit avec un prêt, en somme, comme le souligne à nouveau Jérôme dans son billet.

3.- Un troisième problème est lié à la propriété de cette dette. Les mêmes keynésiens primaires prétendent depuis des lustres que le problème de la dette publique n’est pas très important parce que nous sommes nos propres créanciers. En effet, une bonne portion de la dette de nos gouvernements est détenue par nos propres institutions nationales (fonds de pension, portefeuilles de placement bancaires dans lesquels vous placez vos RÉER, etc.) ou directement par des particuliers (via les obligations d’épargne). En théorie, il est vrai que dans ce cas de figure, le service de la dette canadienne repayé aux résidents canadiens n’est pas très nuisible – elle génère des intérêts sur nos épargnes collectives et individuelles. En pratique, il y a deux problèmes. D’une part, il serait plus profitable pour notre économie que ces épargnes soient utilisées à financer des projets structurants (qu’ils soient publics ou privés), et non pas en trop grande partie à payer une dette passée (point 2, ci-dessus). D’autre part, la part de la dette publique détenue par les résidents a diminué substantiellement au cours des dernières années (premier graphe, ci-dessous). Aux États-Unis, c’est encore pire (deuxième graphe) – c’est maintenant la moitié de la dette du gouvernement fédéral américain qui est détenue par les étrangers. Dans le contexte où notre économie est relativement petite sur l’échiquier mondial et où elle évolue dans le cadre d’une mondialisation accélérée des marchés financiers, ce que nous constatons pour les États-Unis risque de nous atteindre de la même manière à court et moyen terme.

Pour ces raisons, entre autres, je désirais en rajouter au billet de Jérôme Lussier – il est urgent de sortir le débat sur l’endettement de nos gouvernements des enfantillages de la dichotomie gauche-droite, de l’insupportable débat autour du soi-disant « modèle québécois » et d’en faire l’objet d’une discussion politique véritable. Je le répète: je m’affiche comme économiste de gauche, pro-interventionniste et je considère que le problème de l’endettement de nos gouvernements en ces temps des grandes turbulences comme un problème grave qui doit être réglé. Nous devons entendre la crise européenne des derniers mois comme une tonitruante sonnette d’alarme. Et faire face à notre propre situation. Par des voies politiques, rigoureuses et avec nuance. Loin des idéologies et de l’électoralisme.

 

Source des données: OCDE (http://stats.oecd.org/Index.aspx?DataSetCode=GOV_DEBT)

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