Les hurlements, le silence

Le mercredi 6 décembre 1989, j’avais 19 ans et je terminais ma première session à l’Université. Avec un U majuscule, car, à cette époque, je l’avais en grande admiration. J’habitais depuis l’été avec mon amoureuse, rue Saint-Denis, à quelques pas de L’Express, quartier général des intellos du Plateau, ce qui me permettait, me semblait-il, de bénéficier d’au moins quelques miettes de l’aura de la Bande des six. Moins d’un mois plus tôt, le mur de Berlin s’était écroulé. Le samedi précédent, Bush père et Gorbatchev avaient annoncé officiellement la fin de la Guerre froide. Le Dalaï-Lama venait de recevoir le prix Nobel de la paix, le Chili allait retrouver la démocratie, le libre-échange canado-américain était maintenant en vigueur – c’était, du haut de mes 19 ans et du début grandiose de mes études en sciences sociales, une année majeure, exceptionnelle, historique.

En fin d’après-midi, on le sait, cette journée allait devenir l’une des plus sombres et terrifiantes que le Québec contemporain ait vécu. Alors que la lumière du jour s’était éteinte depuis très tôt et qu’il neigeait à plein ciel, l’incarnation de la violence gratuite et sanglante envers les femmes, Marc Lépine, allait assassiner sauvagement 14 jeunes femmes à l’École Polytechnique de Montréal, et entacher à jamais la mémoire d’une génération entière, particulièrement de jeunes femmes et de jeunes hommes dont j’étais.

Pour la 22e fois aujourd’hui je me remémore cette glaciale soirée. L’an dernier, je me rappelais dans ce petit texte que c’est ce soir-là que mon amoureuse et moi avions été jetés brutalement dans la vie adulte. Que ces meurtres sans nom avaient cassé à jamais quelque innocence en nous.

Aujourd’hui, l’idée qui me hante est celle des hurlements et du silence. Pourtant, je n’ai rien entendu des événements, j’étais chez moi. Quelques souvenirs, bien sûr, vifs pour la plupart, des reportages en direct à la télévision. De la cohue, de la stupéfaction et de l’émotion des journalistes, du policier Pierre Leclair qui a lui-même découvert le corps de sa fille de 23 ans, Maryse, des informations contradictoires, des jeunes hommes sous le choc, donc très calmes, qui décrivaient froidement ce qu’ils avaient vu, et dont les silences parlaient plus fort que leurs paroles: le cri étouffé de leur impuissance à sauver les jeunes femmes.

Avec le temps qui passe, les souvenirs se transforment. Ils deviennent à la fois plus forts – on en retient l’essentiel – et moins concrets – ils deviennent symboles, images; ils dialoguent avec d’autres souvenirs, avec la grande narration qui est notre interprétation individuelle du sens du monde. Ou de son absence de sens.

Pour moi, 22 ans plus tard, le symbole de la tuerie de Polytechnique a des allures des silences étouffants et étourdissants qui suivent les pires hurlements de douleur. En écho à celui de millions de femmes victimes de violence misogyne, d’injustices profondes mais aussi d’une des pires forme de violence: le silence, justement. Pendant des siècles en Occident, en des moments pires que d’autres, en des contrées, aussi, pires que d’autres, on a imposé le silence aux femmes qui n’ont pas eu la chance de nous apporter le bon et le mauvais en elles. Pendant des siècles nous nous sommes privés collectivement de leur présence sur les places publiques, celles de la politique, des arts, des sciences, de la connaissance. Non pas qu’elles furent absentes de nos vies, bien sûr. Pas davantage qu’elles n’auraient nécessairement rendues nos sociétés meilleures. Mais différentes. Avec elles, ensemble. Avec leurs voix, leurs visions et leurs idées. Des millions de femmes contraintes au silence. À l’absence.

Un silence venu du fond des siècles qu’a reproduit avec sauvagerie un esprit petit et malade, nourri de la haine des femmes.

Un homme qui a laissé après les hurlements de son geste dévastateur un silence glacial que je porte encore en moi.

 

J’ai en mémoire le silence éternel de:

Geneviève Bergeron (née en 1968), étudiante en génie civil.
Hélène Colgan (née en 1966), étudiante en génie mécanique.
Nathalie Croteau (née en 1966), étudiante en génie mécanique.
Barbara Daigneault (née en 1967), étudiante en génie mécanique.
Anne-Marie Edward (née en 1968), étudiante en génie chimique.
Maud Haviernick (née en 1960), étudiante en génie des matériaux.
Barbara Klucznik-Widajewicz (née en 1958), étudiante infirmière.
Maryse Laganière (née en 1964), employée au département des finances.
Maryse Leclair (née en 1966), étudiante en génie des matériaux.
Anne-Marie Lemay (née en 1967), étudiante en génie mécanique.
Sonia Pelletier (née en 1961), étudiante en génie mécanique.
Michèle Richard (née en 1968), étudiante en génie des matériaux.
Annie St-Arneault (née en 1966), étudiante en génie mécanique.
Annie Turcotte (née en 1969), étudiante en génie des matériaux.

 

4 thoughts on “Les hurlements, le silence”

  1. Merci pour ce rappel douloureux. Le silence, oui, c’est parfois plus effrayant que les cris. Pardonnez-moi, mais je ne peux m’empêcher, ce matin, de mettre en relation votre témoignage et la situation qui s’installe depuis quelques années en Chine, maintenant en Inde et dans les Balkans. Avec l’avortement sélectif, ce sont les femmes qui désormais sont « interdit » de vie. Si des hommes machos comme le tueur de Polytechnique sont passés à l’acte violent et dégradant, d’autres, dans des officines médicales aseptisées et en toute impunité, choisissent d’éliminer des vies à naître parce qu’elles sont féminines… Je m’indignait déjà avec les trisomiques 21, mais serai-je seul à m’indigner pour ces femmes potentielles qui ne naissent plus ? Silence de ces foetus… Thérapeutique, l’avortement ? Génocidaire, peut-être… Désolé, il fallait que je le partage !

    1. Ne soyez pas désolé, franchement ! Il s’agit là également d’une forme de violence faite aux femmes…

  2. Très beau billet, très belles réflexions. Pour moi, le 6 décembre reste beaucoup un profond inconfort, un malaise. Si la violence du geste reste gravée dans ma mémoire, j’ai aussi en mémoire une victime collatérale qui a vu sa vie transformée, la mère de Marc Lépine. J’ai connu indirectement cette femme, par une connaissance commune. Je n’oublierai jamais l’impact des mois qui ont suivi sur sa vie.

    J’ose à peine imaginer ce que le 6 décembre représente pour elle.

    1. Je pense aussi souvent à cette dame. Quel enfer… On me dit qu’elle fait des conférences pour épauler les parents dont les enfants ont eu des comportements tout aussi difficiles à vivre.

      Merci de vos bons mots.

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