Le complexe de richesse

NB: ce texte a été publié originellement le 12 janvier 2012 sur le site du Voir.

 

 

Lorsque j’entends « création de richesse, » je sors mon revolver. En joignant la Coalition avenir Québec (CAQ), François Rebello a notamment mis de l’avant l’importance pour le Québec de valoriser ses richesses naturelles. De fait, la CAQ, dans son « Plan d’action » favorise, dès les premières lignes de la section économique, la création de richesse: « La politique économique de la Coalition repose sur l’idée qu’il faut créer davantage de richesse au Québec » (Document PDF, p. 10). La Coalition n’est pas le seul mouvement promouvant la création de richesse comme objectif premier (voire ultime) de la politique économique – à peu près tous les partis, de droite comme de gauche, en sont les chantres aveugles. Québec Solidaire mentionne dans son programme, par exemple, qu’il « n’y a pas de création de richesse sans travail. »

Comme « leadership, » « innovation » ou « entrepreneurship, » « richesse » est un mot creux, vide. Une vertu sans substance. Or, tout le monde le sait, nul ne peut être contre la vertu. Même saint Jean le Baptiste était riche des sauterelles et du miel sauvage qui constituaient sa diète (Marc 1:6). Cette richesse lui a permis de vivre sa prédication – et, accessoirement, de baptiser Jésus. Était-il riche pour autant? Que signifie cette notion de richesse? La richesse semble être d’abord un terme comparatif: la richesse de l’un est la pauvreté de l’autre. Mais collectivement, comment sommes-nous riches? Comment nous enrichissons-nous?

Pour un économiste, on crée de la richesse (pour une nation, une région, une collectivité) uniquement de deux manières: soit en exploitant nos ressources (naturelles, manufacturières ou intellectuelles) en ajoutant de la valeur économique; soit en les vendant à l’étranger (pour faire entrer de l’argent neuf). Si l’on ne fait qu’échanger des marchandises (biens ou services), on n’accomplit rien d’autre que faire circuler l’argent. Donc, pour qu’il y ait davantage d’argent dans le système économique, i.e. pour créer de la richesse, il faut soit: (a) innover en augmentant la valeur des biens et services que nous produisons, (b) transformer des richesses naturelles en objet économique par leur exploitation ou (c) en vendant nos machins à l’étranger (question de faire entrer de l’argent qui ne circule pas déjà sur notre territoire).

Donc, économiquement, on mesure l’accroissement de notre richesse collective par l’augmentation de la quantité de biens et de services qui sont vendus sur le marché et qui nous permettent d’engranger de l’argent neuf. Le produit intérieur brut (PIB) mesure cette production (il est la somme de la valeur de tous les biens et services vendus sur un territoire donné à un moment donné). La croissance du PIB est, par conséquence, la mesure de notre enrichissement. C’est ce qu’on appelle la croissance économique, que mesurent nos agences statistiques officielles.

Qu’est-ce que la CAQ et la majorité des mouvements politiques font lorsqu’ils invoquent la nécessité impérieuse de « créer davantage de richesse »? La nécessité impérieuse de s’enrichir collectivement. Bien sûr, si on est de gauche, on valorisera une distribution la plus équitable possible de cette richesse. Si on est de droite, on affirmera que l’enrichissement collectif profite à tout le monde (les pauvres sont encore pauvres mais, peuh! ils bénéficient de notre enrichissement collectif!).

Bullshit. Dans les deux cas.

Ce dont nous avons besoin n’est pas d’une plus grande croissance de la richesse ni de sa meilleure répartition. Ce dont nous avons cruellement besoin est d’une meilleure définition de la richesse économique, question de pouvoir prendre de véritables décisions en la matière. Qui tienne compte:

– de sa répartition géographique: la Gaspésie, par exemple, est une région de très grande pauvreté dans un ensemble économique très riche, si on compare le Québec ou le Canada à l’ensemble du monde; pour quelles raisons anachroniques nous attachons-nous à des définitions passéistes du territoire économique?

– de son impact réel, quotidien et concret, sur notre vie: que me chaut l’accroissement de notre richesse collective grâce à la vente à l’étranger de minerais si cela ne change rien à ma condition économique?

– de son potentiel à réaliser nos aspirations: la richesse n’étant tout de même pas une fin en soi, que nous offre-t-on comme bénéfice humain?

Alors, mesdames et messieurs les politiques, lâchez-moi avec votre satanée « création de richesse » et offrez-moi une aspiration concrète et réelle. Celle qui puisse me dépasser, qui puisse me faire croire que derrière votre carré Hermès et votre cravate Armani se trouve autre chose qu’une calculette idiote. Personnellement, je ne me contenterai pas de sauterelles ni de miel sauvage.

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