Les immobiles

NB: ce texte a été publié originellement le 18 janvier 2012 sur le site du Voir.

 

Les « indignés » sont des immobiles, en réalité.

À Wall Street, à Athènes, à Toronto, à Lisbonne ou à Montréal, ils ont occupé (et continuent à le faire à maints endroits) des lieux symboliques du capitalisme contemporain d’abord et avant tout pour protester contre les grandes inégalités que ce dernier a fait naître. Le « we are the 99% » demeure le slogan évocateur, rassembleur et l’image d’Épinal de ce mouvement.

Pourtant, ça n’est pas tant les inégalités, certes grandes et grandissantes depuis deux ou trois décennies, qui auraient du retenir notre attention, mais plutôt l’immobilité sociale des protestataires. Fondamentalement, les inégalités sociales et économiques ne nous affectent que très marginalement. Que me chaut ce grand patron qui ne sait que faire de ses millions? Ou de ce joueur de hockey qui dépense une fortune en soirées fastueuse à l’instar de cette star parée de bijoux que le commun des mortels n’oserait même pas conserver dans un coffre-fort blindé? La richesse, la condition sociale et les extravagances des gens fortunés ne nous atteignent guère, concrètement. Au mieux, elles nous amusent; au pire, nous frustrent.

Cette frustration est économiquement légitime, à mon sens, à trois niveaux:

a) pour des raisons d’équité « absolue, » c’est-à-dire la perception d’une injustice globale, d’une indécence de l’écart entre le niveau de vie des très riches et celui de la classe moyenne;

b) pour des raisons d’équité « relative, » c’est-à-dire distributive – la perception que les plus riches ne paient pas leur juste part au développement économique et social (bien au-delà de la fiscalité, mais par leur apport concret);

c) pour des raisons d’efficacité, d’utilisation adéquate, justifiée et constructive de la fortune des plus riche.

L’indignation des protestataires est justifiée dans ces trois cas. Mais, encore une fois, pas parce qu’ils font partie du fameux 99%. Mais parce qu’ils sont immobiles. C’est cette immobilité qui est injuste bien davantage que les écarts de richesse qu’ils vivent.

Un économiste fort intéressant, Albert O. Hirschman, a proposé au début des années 1970 [ref]Hirschman, Albert O. & Rothschild, Michael (1973). « The Changing Tolerance for Income Inequality in the Course of Economic Development; with a Mathematical Appendix » Quarterly Journal of Economics, 87: 544–66.[/ref] cette image de la mobilité sociale: si vous êtes sur l’autoroute, en pleine circulation automobile mais que malgré tout vous parvenez à avancer à peu près à la vitesse de tout le monde, vous avez plus de chances de prendre votre mal en patience que si vous avancez très lentement alors que des voitures sur une autre voie circulent à un rythme rapide.

De savoir que votre niveau de vie s’accroit alors que celui des autres augmente à un rythme similaire ne nous frustre généralement pas. Mais de prendre conscience que le niveau de vie des plus riches s’accroit à une vitesse largement supérieure à celle du notre nous semble à juste titre injuste et inéquitable. D’autant si notre situation stagne, voire régresse.

C’est ce qui se passe depuis quelques décennies en Occident, mais plus particulièrement aux États-Unis: le niveau de vie d’une large proportion de la population stagne alors que celui des mieux nantis s’accroit à une vitesse de plus en plus grande. La dernière crise a mis en valeur les écarts de richesse et la stagnation du pouvoir d’achat, surtout parce qu’elle a touché l’immobilier, la santé et l’éducation, des besoins de base et des valeurs profondes pour la classe moyenne.

La probabilité de pouvoir augmenter son revenu (i.e. la mobilité sociale) est à son plus faible niveau historique – du moins depuis qu’on la mesure. La situation est similaire au Canada, quoi que beaucoup moins grave. Malgré le mouvement de sympathie envers les « indignés » de Occupy Wall Street, le grand soir de la révolution semble pourtant loin d’être à la veille de tomber. Malgré que nous soyons à peu près tous coincés dans la circulation à avancer à pas de tortue, notre immobilité ne suscite pas grand chose d’autre de l’indignation, quelques jurons et coups de de klaxon.

C’est probablement la chaleur de l’automobile, le doux ronron de la culture prédigérée que nous entendons au volant et une saine habitude à la servitude volontaire qui nous conserve malgré tout dans le confort et l’indifférence de notre habitacle.

 

Note


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