Que font les gens toute la journée ?

NB: ce texte a été publié originellement le 24 janvier 2012 sur le site du Voir.

 

« Voici Belleville. On y vit très bien, merci! » Ainsi commençait mon livre d’enfant préféré: Que font les gens toute la journée ? Un grand album illustré de Richard Scarry, l’auteur du célébrissime Best Word Book Ever. Après une première double-page illustrant, à vol d’oiseau, l’activité foisonnante de Belleville, la réponse apparaît en grands caractères. Que font les gens toute la journée?

Tout le monde travaille

Tout le monde travaille et chacun interagit avec les autres grâce à son travail. Le fermier Brindavoine fait pousser des légumes et des fruits qu’il vend à Grobisou, l’épicier. Avec l’argent qu’il a gagné, le fermier achète un costume neuf à Piquot le tailleur. Il achète un tracteur neuf à Goupil le forgeron (?) et des cadeaux à sa femme et son fils, sans oublier, bien sûr, de déposer ce qui lui reste à la banque. Au passage, le forgeron a acheté du fer et l’épicier une robe neuve à sa femme et un cadeau à son fils.

Ainsi va la vie à Belleville. On y vit très bien, merci! Car tout le monde travaille. Et tout le monde, il est heureux!

Ainsi ne va pas la vie à Chandler, en Gaspésie. Radio-Canada nous apprenait vendredi que « 80 % des suicides intervenus entre 2004 et 2008 dans la MRC Rocher-Percé, impliquaient d’ex-travailleurs de la Gaspésia, en usine ou en forêt, ce qui relie directement ces drames à la fermeture de la papetière en 1999. » Le taux de suicide aurait été, de plus, presque le double de celui de la moyenne québécoise (28% contre 15%). La situation est suffisamment grave pour que les responsables de la santé publique s’en inquiètent – et se préoccupent également des répercussion sur les enfants.

Staline aurait dit que la mort d’un homme est une tragédie alors que celle d’un million d’hommes est une statistique. Bien que cette citation est apocryphe, elle demeure une vérité crument trempée dans le cynisme politique habituel. Les statistiques sur le chômage occasionné par la fermeture de la Gaspésia, ces 500 emplois perdus, ce sont autant de tragédies familiales. Ces hauts taux de suicides, une faillite de l’humanisme le plus basique.

Avoir un boulot, c’est se définir socialement, c’est se valoriser individuellement, bien sûr. Sociologie et psychologie élémentaires. C’est aussi, pour une communauté, bénéficier d’un climat social où « il fait bon y vivre » – comme à Bienville.

On répète jusqu’à plus soif qu’il est nécessaire de « faire de la politique autrement, » alors que les mouvements et partis divers et variés au Québec n’offrent aucune vision renouvelée de la manière de penser le développement économique. Le désastre qu’a été la gestion de la relance avortée de la Gaspésia en est probablement l’un des exemples les plus éloquents de l’histoire des politiques économiques du Québec. Tous les acteurs, des politiciens provinciaux et fédéraux aux élus locaux, en passant par les dirigeants de Tembec et les responsables syndicaux, le comportement de tous les acteurs a été petit, vil, cynique et gouverné par leurs seuls intérêts propres.

Si l’on désire « faire de la politique autrement » dans ce coin de pays, dans nos régions – et particulièrement repenser en profondeur nos politiques de développement économique régional –; si repenser le capitalisme et notre manière de construire ensemble notre vie économique n’est pas une vaine prière; si nos régions sont effectivement autre chose qu’un réservoir dans lequel les politiciens vont pêcher des votes; si l’on désire réellement créer des écosystèmes économiques dynamiques, innovants, viables et humains; alors, on est en droit d’attendre des partis, nouveaux et anciens, et des mouvements citoyens, de droite comme de gauche, des propositions de développement économique innovatrices, ancrées dans les communautés et répondant aux aspirations des citoyens.

Selon un élu local cité par Radio-Canada, la population de Chandler devrait se prendre davantage en mains. Vous avez été élu pour cela, monsieur. C’est l’essence même d’une démocratie représentative, d’élire des hommes et des femmes qui prennent notre destin en mains.

Penser une économie humaniste n’est pas une utopie de hippie sur le retour. C’est se doter d’une vision à long terme viable et réaliste du développement global de nos communautés. Les suicides des gars de la Gaspésia ne seront, malheureusement, qu’une statistique dans le cours de l’histoire. Il en sera ainsi des résultats des scrutins à venir si nous ne nous offrons pas collectivement des projets plus ambitieux que ces minables plans arrivistes à la petite semaine.

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