Géométrie variable

NB: ce texte a été publié originellement le 31 janvier 2012 sur le site du Voir.

 

La présence dimanche dernier sur le plateau de Tout le monde en parle de deux intellectuels soi-disant de gauche et de droite (déplacez « soi-disant » dans la préposition et amusez-vous) a été sans conteste le point d’orgue de la renaissance médiatique récente de cette opposition politique. Ne tombons pas dans un snobisme petit-bourgeois et réjouissons-nous que l’une des émissions les plus populaires du Québec consacre un temps d’antenne substantiel à ce type de débats. Cette opposition, du moins dans le vocabulaire, est nouvelle dans le discours politique québécois; d’aucuns se réjouissent d’espérer qu’elle se substitue au débat constitutionnel; d’autre s’en désolent.

L’opposition gauche/droite est historiquement géométrique et spatiale - et le demeure. Les membres de l’Assemblée constituante de 1791 se sont assis à droite et à gauche du président - ils se sont donc positionnés les uns par rapport aux autres. La droite et la gauche politique et économique sont donc des positions relatives, mais aussi des prises de position. Être de gauche ou de droite est une posture, un a priori. C’est pourquoi elles participent de l’idéologie.

MM Duhaime et Lisée s’identifient donc a priori à ces idéologies, grand bien leur en fasse. Là où j’ai un problème, c’est que cette posture a priori constitue leur seul filtre de lecture du réel. Lire le réel à partir de cette posture, c’est chercher à ce que les faits s’y collent parfaitement. Il y a glissement lorsqu’on cherche à tout prix à recourir aux « faits » pour démontrer que notre idéologie n’est pas la meilleure ou la plus souhaitable mais pour démontrer qu’elle est vraie. Il était amusant de lire nombre de commentaires sur l’intervention de MM Duhaime et Lisée de gens surpris, étonnés, que les échanges aient été courtois et factuels. Alors quoi? Le recours à l’argumentation factuelle est la stratégie rhétorique la plus élémentaire.

Cette stratégie est intellectuellement dangereuse car elle déplace un débat de position, de posture morale et politique, sur le terrain de la rationalité analytique. L’aboutissement inévitable de ce déplacement est une guerre de chiffres, ou, encore pis, un concours de la meilleure analyse, donc de la plus vraie. Le concours de celui qui pisse le plus loin fait place à celui qui possède l’analyse la plus convaincante, rigoureuse en apparence, la mieux appuyée sur les « faits, » donc réelle, vraie. Et plutôt d’accuser le coup de vent qui a fait dévier le jet d’urine, on accuse l’autre de faire dire n’importe quoi aux chiffres, et chacun boude dans son coin en étant convaincu d’avoir utilisé le meilleur, le vrai taux de suicide, comme on l’a vu récemment dans certaines chroniques tout à fait hallucinantes.

La droite et la gauche sont des postures idéologiques, morales et politiques, et devraient le rester. Les faire glisser vers un discours de vérité c’est les entraîner dans la dictature de la raison. La confiance en l’auto-régulation du marché comme meilleur moyen d’organiser les rapports économiques est une pétition de principe au même titre qu’accorder à l’État un rôle paternaliste puisse l’être.

Nous méritons, à l’heure des grands bouleversements que nous connaissons, des prises de position - notamment en matière de politiques économiques - qui soient courageuses et passionnées, à droite comme à gauche, fondées sur une pensée éthique et sur une vision politique, et non la pleutrerie de pseudo-arguments factuels fondés sur des analyses bancales. Être de gauche ou de droite est une position par rapport à l’autre, rien de plus, mais rien de moins non plus. Cette posture invite au véritable débat politique, pas à la rhétorique pseudo-scientifique.

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