Étudiants: la bourse et la vie

NB: ce texte a été publié originellement le 28 février 2012 sur le site du Voir.

 

L’une des rares personnes que j’ai littéralement désiré torturer dans ma vie était un commissaire scolaire. Il osait prétendre que les cours d’histoire ou de géographie n’étaient pas utiles, parce que l’école, ça devait « servir apprendre à lire et à compter. »

La pensée mal dégrossie de ce personnage stigmatise pourtant une vision maintenant largement partagée de l’éducation. L’enseignement, du primaire à l’université, doit être utile. On doit préparer notre belle jeunesse à « faire face aux nouveaux défis du marché du travail. »

Une des conséquences de cet utilitarisme simpliste – généralisé dans le débat politique contemporain – est de valoriser l’éducation d’abord par ses impacts économiques. Les étudiants présentement en grève sont coincés dans cette logique comptable du calcul avantage-coût: à leurs détracteurs qui estiment qu’un diplôme universitaire est un « bon investissement » (puisqu’il rapportera davantage dans le futur par un salaire plus élevé), ils répondent par une série d’analyses financières et économiques (cf. ce billet de Simon Crépault, étudiant en droit, qui circule abondamment depuis le début de la grève).

Et ça se termine sur des arguments débiles où l’on considère qu’il suffit que les étudiants « coupent une ou deux bières » par semaine pour absorber la hausse imposée.

Dans la même logique, le ministre des Finances du Québec appuyait dans son dernier budget la hausse des droits de scolarité dans un document de 58 pages sur une seule et unique étude, celle des patrons d’université (la CREPUQ).

Ceux-ci considèrent démontrer le sous-financement des universités québécoises par un seul argument: le financement des universités n’est pas à parité avec celui des autres provinces. C’est tout de même hallucinant! Les autres reçoivent plus d’argent, donc nous devons en recevoir aussi davantage. Jamais dans ce débat n’est questionné l’utilisation de ces fonds, jamais n’est questionné le rôle et le fonctionnement de nos institutions universitaires.

Aucune réflexion sur l’efficacité de la gestion des universités québécoises. Aucune réflexion sur le rôle de l’université québécoise au 21e siècle. Aucune vision intégrée de l’apport l’enseignement post-secondaire et de la recherche dans l’ensemble du cursus éducatif. Rien de tout cela: uniquement une vision comptable d’un simplisme à faire pleurer.

En discussion avec ma consœur économiste Diane Bellemare, du CIRANO, vendredi dernier à RDI, je prétendais qu’ainsi on posait le mauvais problème. Les étudiants en grève, c’est dans l’ordre des choses, s’opposent à la hausse des frais de scolarité sans vraiment remettre en question quoi que ce soit d’autre, en répétant comme un mantra que l’éducation est rentable pour l’ensemble de la société. Ce à quoi répètent comme des ânes leurs opposants qu’ils « doivent faire leur part. »

Nous avons là une vision bien compartimentée de la vie: on naît, on apprend à faire pipi dans le pot, on apprend à lire et à compter, on apprend un métier, on travaille et on prend notre retraite. Au final, tout ça doit s’équilibrer financièrement: notre existence constitue un coût économique au début et à la fin de notre vie; entre les deux, il nous faut une activité rentable pour payer les deux autres extrémités. Réjouissant.

L’éducation n’est pas seulement un vecteur permettant l’élaboration d’un tissu social plus fort et plus riche, comme le soulignait ici Simon Jodoin il y a quelques jours. L’éducation fait partie du tissu social. Et économique. Comme l’écrit Simon dans le même texte, l’éducation est un trésor public « qui nous appartient tous mais que chacun ne possède complètement. »

Une discussion honnête et authentique sur le rôle économique de l’éducation devrait participer de cette vision plutôt que de s’embourber dans les calculs comptables dignes de la gestion d’un petit épicier, sauf tout le respect que je dois à ces dernirers.

John Dewey, le célèbre philosophe de l’éducation, écrivait en 1938 que l’éducation « est un processus de la vie, et non une préparation à la vie. » [1] Cela est encore plus vrai économiquement: l’éducation s’intègre complètement dans la vie économique et n’a pas la fonction de préparer de futurs bons petits travailleurs. En matière d’éducation, ça n’est pas « la bourse ou la vie » – c’est la bourse et la vie.

Dans le contexte où les travailleurs auront dans leur vie professionnelle de 3 à 4 carrières et plus d’une douzaine d’emplois différents en moyenne dans leur vie active, il y a urgence à (ré)affirmer haut et fort le rôle fondamental du système d’éducation en tant qu’institution constitutive de notre société et de notre économie. Et de rejeter, ce faisant, les visions bêtement utilitaristes et économistes de son apport.

S’il on suit cette route, le ministre des Finances ne s’attardera pas à proposer uniquement une hausse des droits de scolarité en s’appuyant sur l’idée que les universités québécoises reçoivent moins d’argent que leurs semblables dans le reste du Canada (ou ailleurs). Il élaborera avec ses collègues de l’éducation, du développement économique, de l’innovation et de la culture une véritable vision politique et économique du rôle de nos universités, Cégeps et écoles.

Lequel rôle devrait, à mon sens, en ce début de 21e siècle être repensé de fond en comble et de manière constructive. Oui il y a lieu de s’inspirer de ce qui se fait ailleurs. Pas uniquement parce qu’un nombre impressionnant de pays de l’OCDE n’exigent à peu près aucun droit de scolarité: mais parce que d’autres provinces et d’autres pays ont remis en cause radicalement les structures de fonctionnement, de financement, de reddition de compte et de performance des institutions d’enseignement et de recherche. [2]

  • Pourquoi ne pas remettre en question complètement le fait que la gestion de ces organisations soit confiée à des professeurs-chercheurs? On a vu chez nous le désastre de l’Îlot Voyageur. Comment se fait-il que l’administration des institutions universitaire bénéficie jusqu’à un certain point d’une indépendance telle qu’elle a si peu de comptes à rendre?
  • Est-il possible de questionner en profondeur non seulement la gestion administrative de nos établissements d’enseignement mais aussi leurs pratiques concurrentielles qui non seulement lèsent les étudiants (par la non reconnaissance des acquis entre universités québécoises – ce qui est un comble) mais semblent, a priori du moins, totalement inefficaces?
  • Comment se fait-il, après des décennies de débats sur la question, qu’on ne valorise pas davantage l’enseignement universitaire, parent pauvre au regard de la recherche? Le fameux rapport Drummond déposé en Ontario il y a dix jours propose à cet égard un coup de barre vigoureux en faveur de la valorisation de l’enseignement.
  • Corollairement, au lieu d’ériger une muraille de Chine entre le Cégep et l’université, n’y a-t-il pas lieu de questionner notre vision de la formation technique – tant au niveau des métiers spécialisés que des professions appliquées (médecine, génie, etc.)?
  • Malgré les changements apportés il y a quelques années, comment se fait-il que les établissements d’enseignement soient financés encore à ce point en fonction du nombre d’étudiants inscrits? Les droits de scolarité au Danemark, en Norvège, en Suède et en Allemagne, par exemple, sont très bas voire nuls et le soutien financier aux étudiants parfois très généreux. En revanche, les étudiants sont davantage accompagnés et font face à des exigences de réussite académique très élevées.
  • Au lieu de diaboliser le rôle du financement privé, pourquoi ne pas le repenser d’une manière totalement nouvelle, comme l’ont fait de nombreux pays de l’Europe du Nord et assumer pleinement la capacité de la recherche universitaire à être un maillon important de l’innovation appliquée et de la commercialisation technologique tout en maintenant l’indépendance de la recherche fondamentale et de l’enseignement?

Cela fait des décennies que le système d’éducation, du primaire à l’université, souffre de bricolage. On bricole des solutions à court terme pour répondre à des problèmes dont l’existence n’est même pas démontrée alors que notre jeune société fait face à des transformations aussi radicales qu’inédites.

Je suis convaincu que le jour où le débat sur le financement des universités sera intégré à une réflexion politique, sociale et économique du rôle de l’éducation, on cessera de s’embourber dans ces éternelles discussions sur son financement. Se priver de deux bières par semaine n’est pas un « investissement rentable dans le futur. » Pester contre le salaire d’un recteur ne contribue en rien à construire l’avenir. Ce sont des réflexes d’épiciers qui ne voient dans l’éducation que le formatage utilitaristes de futurs petits travailleurs.

 

[1] John Dewey (1938), Expérience et éducation, Paris: Bourrelier, 1947, p. 79; italiques dans le texte.

[2] Cf. à cet égard l’étude de l’OCDE: L’enseignement supérieur à l’horizon 2030.

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