L’Islande et l’argent Canadian Tire

NB: ce texte a été publié originellement le 6 mars 2012 sur le site du Voir.

 

Depuis quelques jours on parle dans les médias de l’adoption possible du dollar canadien par l’Islande. Cette proposition intrigue, en grande partie parce que nous n’avons pas l’habitude que notre économie soit à l’avant-scène internationale. Mais surtout, elle nourrit de nombreux fantasmes que j’ai lus ici et là sur les médias sociaux (en plus de nombreuses questions qui m’ont été soumises) – fantasmes alimentés par le mystère que constitue le système monétaire.

Car la monnaie que nous utilisons présentement participe de quelque chose d’effectivement mystérieux, si ça n’est mystique. Comment se fait-il que ces bouts de papier, ces inscriptions électroniques sur les disques durs des banques, possèdent un tel pouvoir? Cette fascination ne date pas d’hier – toute l’histoire de la monnaie se colore d’incompréhensions et souvent de terreur. Magique et tabou, l’argent inscrit également sa marque sociale dans la foi.

La monnaie, telle que nous la connaissons, est dite « fiduciaire » – du latin fides, foi. Ces bouts de papiers ou ces inscriptions électroniques n’ont de valeur que parce que nous leur en donnons. Point. Nous pourrions très bien décider collectivement, d’utiliser l’argent Canadian Tire (avant qu’il ne soit plus imprimé) comme monnaie dans nos échanges que cela serait tout aussi valide. La valeur de cette monnaie serait celle qu’on désirerait bien lui donner.

C’est la raison pour laquelle un pays comme l’Islande peut décider d’utiliser n’importe quelle devise étrangère comme moyen d’échange sur son territoire en les déclarant de cours légal. Dire que les devises officiellement utilisées sur un territoire ont un « cours légal » (tel que cela est inscrit sur les billets canadiens, par exemple) c’est simplement obliger quiconque de recevoir paiement d’une dette qui lui est due dans la monnaie ayant cours légal dans ce pays (par extension pratique, toute transaction monétaire).

Mais libre à quiconque de s’entendre pour régler une dette ou une transaction de toute autre manière, y compris dans une devise étrangère. Un Canadien ou un Serbe peuvent très bien effectuer une transaction en yens ou en dollars américains s’ils y consentent tous les deux.

Techniquement, le gouvernement islandais pourrait faire la même chose – sans demander la permission au Canada. (1) Mais pourquoi choisir notre devise plutôt que l’euro ou le dollar américain?

Dans le premier cas, l’Islande cherche à se protéger des remous financiers que connaît l’Europe présentement. Dans le deuxième cas, le dollar canadien représente une monnaie dont la valeur est plus stable sur les marchés internationaux que ne l’est la devise américaine. Le système bancaire et monétaire canadien est l’un des plus solide au monde et ce pays cherche tout simplement à adopter (pour quelques années, je suppose) une monnaie qui stabilise son économie fortement mise à mal par la crise financière de 2008.

Mais il y a plus. La monnaie n’est qu’une convention sociale basée sur la confiance et la foi en sa valeur, d’un point de vue strictement économique. Toutefois elle constitue également un symbole politique et identitaire extrêmement fort. Le peuple islandais est fier de son indépendance et de la vigueur de ses réflexes démocratiques. L’Islande possède le plus vieux parlement du monde (l’Althing existe depuis plus de 1000 ans) et s’enorgueillit depuis toujours de son indépendance. À preuve les deux référendums qui ont refusé à l’État le remboursement de la dette des banques. À preuve également l’élection par les citoyens d’une assemblée constituante en 2010 qui a le mandat de réécrire la constitution du pays et l’accusation judiciaire de l’ancien premier ministre pour son rôle dans l’effondrement du système bancaire en 2008.

C’est dans ce contexte qu’on doit comprendre le désir de l’Islande d’utiliser le dollar canadien comme monnaie officielle. C’est bien contre les institutions européennes et sans les États-Unis (symboliquement associés aux grandes institutions internationales comme le FMI qui ont, aux yeux des Islandais, malmené l’économie du pays pendant et après la crise) que ce geste est posé. Une monnaie nationale, officielle, participe du même mouvement de construction identitaire que puisse l’être une langue, au-delà des raisons pratiques.

Les Islandais ont décidé de retirer la confiance qu’ils avaient envers leur propre système financier comme ils décideront peut-être, par le biais de leur gouvernement, de faire confiance à une autre monnaie afin d’affirmer son indépendance et son identité nationale. Une décision sans doute profitable au plan strictement économique mais grandement rentable au plan symbolique.

Dans l’ensemble de ce mouvement islandais (référendums « contre » les banques, assemblée constituante élue, choix d’une nouvelle devise), il me semble qu’il y ait des leçons pour nous tous. À vous de choisir ce que ce « nous » désigne.

 

PS – et le Canada dans tout ça? On m’a demandé à plusieurs reprises ce que ça changerait pour le Canada. Réponse: rien. D’une part, l’officialisation du geste de la part du gouvernement islandais n’est pas grand chose de plus qu’une politesse diplomatique. Il cherche, aussi, à s’assurer qu’il pourra disposer suffisamment de numéraire (i.e. pratiquement, de billets papier) sur son territoire. Mais compte tenu que l’Islande ne compte qu’un peu plus de 300 000 habitant et que son économie ne représente qu’environ 1% de celle du Canada, cela n’aura aucun impact sur notre économie. C’est comme si Laval ou London en Ontario décidait d’adopter la roupie indienne – ça ne changerait rien à l’économie de l’Inde…

 

(1) De nombreux pays au 20e siècle ont adopté officiellement des monnaies étrangères stables (le dollar américain, le yen, le mark allemand) en des périodes troubles. Plusieurs pays (notamment en Amérique latine et en Afrique) connaissent encore un phénomène similaire, mais non officiel, celui de la « dollorisation », c’est-à-dire l’adoption généralisée d’une monnaie étrangère (le dollar, l’euro) par la population au lieu de la monnaie nationale, sans que le gouvernement ne l’ait décidé officiellement.

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