L’empathie du spectateur impartial

Auteur des Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations1, Adam Smith (1723-1790) est pour cela reconnu comme celui qui a marqué l’histoire de la pensée économique par la conceptualisation de la théorie de la main invisible. Cette théorie, qui n’est pas grand chose de plus qu’une simple métaphore pour illustrer l’émergence de l’ordre social créé par l’action isolée et non concertée d’individus agissant dans leur propre intérêt:

En préférant le succès de l’industrie nationale à celui de l’industrie étrangère, il [l’individu] ne pense qu’à se donner personnellement une plus grande sûreté ; et en dirigeant cette industrie de manière à ce que son produit ait le plus de valeur possible, il ne pense qu’à son propre gain ; en cela, comme dans beaucoup d’autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions ; et ce n’est pas toujours ce qu’il y a de plus mal pour la société, que cette fin n’entre pour rien dans ses intentions. Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d’une manière bien plus efficace pour l’intérêt de la société, que s’il avait réellement pour but d’y travailler.3

Ce concept, qu’on a voulu central dans l’œuvre de Smith, est, d’une part, marginal dans son édifice théorique et, d’autre part, pas suffisant pour rendre compte de sa vision des interactions économiques et sociales. L’idéologie libérale en a fait le principe central de la fixation des prix de marché: la main invisible smithienne serait ainsi le principe par lequel l’offre et la demande s’équilibrent sur le marché permettant aux agents économiques de fixer les prix et quantités de marchandises échangées. Bien plus, la poursuite des intérêts individuels permet à la fois l’harmonie de la société et son développement économique.

Mais la pensée de Smith est beaucoup plus profonde que cela et explique en grande partie le rôle que les arts peuvent avoir dans l’élaboration du tissu social. En cela il est nécessaire de faire un détour par la théorie esthétique de l’un de ses maîtres à penser, Francis Hutcheson (1694-1746). Pour Hutcheson4, le sens de la beauté est en chacun de nous. Du sens de la beauté à l’idée de goût partagé socialement il doit recourir à l’expérience esthétique partagée. Les œuvres d’art reconnues, ou, pour caricaturer, ce qui fait qu’une œuvre possède des qualités qui la rendent importante dans l’histoire de l’art, le sont par un consensus de cette expérience esthétique individuelle.5 Il y aurait donc, ici aussi, une « main invisible » qui guide les diverses expériences esthétiques individuelles.
Poursuivez votre lecture de cet article que j’ai publié dans le webzine des arts visuels, Rats de Ville

Laisser un commentaire