Nos amis les flics dans les CPE

NB: ce texte a été publié originellement le 19 avril 2012 sur le site du Voir.

 

Dans la cité idéale décrite dans la République de Platon, les gardiens, c’est-à-dire les policiers, occupent le sommet de l’organisation politique et sociale. Ils forment l’élite intellectuelle de l’État et agissent, par leur éducation philosophique, de manière totalement désintéressée en vue du Bien et de la Justice.

Nos « gardiens » par les temps qui courent semblent de plus en plus s’éloigner de cet idéal platonicien.

Hier soir, un parent a publié un témoignage sur Facebook où il s’inquiétait de la visite de policiers du SPVM à son CPE, dans Villeray à Montréal. Ce genre d’activité est régulière dans les écoles et CPE: les policiers y apprennent aux enfants diverses consignes de sécurité.

Là où il y a un hic, c’est que lors de cette activité, les policiers ont mis des menottes aux enfants (de quatre ans) pour « jouer. » À l’origine, ce parent avait compris que les policiers donnaient comme exemple les arrestations des étudiants. Cette histoire, qui circule sur les médias sociaux (et j’ai contribué à la diffuser), est moins directe, après vérification auprès du principal intéressé: les policiers ont voulu également montrer aux enfants comment fonctionnait leur système de télécommunication. Au moment de le faire, l’un de leurs collègues leur demandait, semble-t-il, de « s’occuper » d’un étudiant qui manifestait. Reste qu’il y a eu amalgame, dans l’esprit des éducatrices – et donc manifestement dans celui des enfants – entre les deux éléments de la démonstration.

Je m’interroge sur la valeur pédagogique de ces démonstrations auprès d’enfants de quatre ans. Bien sûr, tous les enfant jouent aux cowboys et à la police. Bien sûr, ce peut être « amusant » de jouer avec des menottes.

Bien sûr ?

Pas sûr.

En « jouant à mettre des menottes » ces policiers envoient un message clair: leur boulot, c’est la répression. Et par un malheureux hasard, ils font la démonstration que leur boulot, c’est de « s’occuper » des étudiants qui manifestent.

On est loin d’apprendre à des gamins à ne pas suivre des étrangers ou à traverser la rue de manière sécuritaire.

Il s’agit sans doute d’une initiative isolée de la part de ces policiers au jugement peu aiguisé. La prise en souricière et l’arrestation hier à Gatineau de 160 professeurs et étudiants de l’UQO manifestant contre la hausse des droits de scolarité est sans doute une initiative isolée de la part des policiers. L’arrestation brutale de journalistes de La Presse et du Droit qui faisaient leur boulot à Montréal et à Gatineau est sans doute une initiative isolée de la part des policiers. Les étudiants qui sont matraqués et poivrés par la police sont sans doute le cas d’initiatives isolées de la part des policiers. La…

Ça commence à faire pas mal d’initiatives isolées de la part des policiers depuis quelques semaines.

L’initiative isolée de la part des policiers, j’appelle ça de l’arbitraire.

Il ne faut pas crier à l’État policier – ces mots ont un sens et une charge politique énormes.

En revanche, la multiplication de ces répliques policières musclées dans le cadre de manifestations pacifiques dépasse les bornes sur de grandes largeurs.

L’arbitraire s’installe dans une société lorsque le pouvoir politique, appuyé par son appareil coercitif, s’isole dans l’arrogance, la suffisance, le paternalisme, le silence et l’ignorance des revendications de ses commettants.

J’en appelle au ministre de la Sécurité publique afin qu’il justifie l’ensemble du travail de ses forces de l’ordre.

Et messieurs dames policiers, rappelez-vous que vous êtes au service du bien commun. Le plus précieux d’entre eux est la liberté démocratique que nos aïeux ont acquise par le sang. Vos actions des derniers jours salissent outrageusement cet héritage. Sachez que les gardiens de la cité idéale de Platon n’avaient droit à aucune erreur ni impunité. Qu’il en soit ainsi. On ne joue pas avec la liberté pas plus qu’on ne joue avec des menottes.

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