Le sacre du printemps

NB: ce texte a été publié originellement le 6 mai 2012 sur le site du Voir.

 

Depuis le début du conflit avec les étudiants, les questions de sémantique ont pris beaucoup de place. Le premier ministre continue à insister, dans son opération de marketing politique, à parler de boycott plutôt que de grève. [1] La ministre de l’Éducation a fait une sortie contre l’utilisation par un groupe d’étudiants sympathisants de la CLASSÉ du vilain juron « ostie » lors d’un appel à manifestation cette semaine. [2] Ce qui semble être la fin du conflit a été aussi placé sous le signe de la bataille sémantique, les uns parlant d’entente, les autres de proposition – les journalistes, selon Antoine Robitaille du Devoir, préférant parler, à la blague, d’une simple « suite de mots. »

S’approprier le sens des mots est une tactique rhétorique et politique vieille comme le monde. [3] Cet « ostie » est devenu le sacre du printemps. [4]

Cette lutte pour l’appropriation du sens des mots dans le conflit étudiant est emblématique de la question de fond qui la sous-tend. Les opposants aux grévistes et le gouvernement cherchent à présenter le mouvement de grève illégitime en parlant de boycott et en recourant aux arguments juridiques (non respect de l’État de droit). En recourant aux arguments économiques charriés par la grève, les leaders étudiants désirent ramener le débat sur une question d’opposition classique de leurs intérêts communs. Certains étudiants et de nombreux citoyens et groupes plus ou moins organisés tentent de déplacer le débat et de capitaliser sur le mouvement étudiant pour signifier leur mécontentement envers un amalgame hétérogène de questions (les politiques gouvernementales, la corruption présumée au PLQ, la manière de conduire les affaires publiques en général voire le capitalisme dans son ensemble).

Au cœur des débats rhétoriques se joue une lutte pour l’appropriation symbolique de l’arène du pouvoir. Les divers groupes d’intérêts cherchent à définir – au sens propre – les termes de l’échange, afin d’en tirer parti. Cependant, depuis plusieurs semaines nombre de citoyens n’adhérant à aucun de ces groupes d’influence se sentent concernés par les idées, sinon par la grogne, qui s’est déplacée dans la rue.

Faut-il rappeler l’évidence: le Québec consensuel et corporatiste, le Québec du confort et de l’indifférence, ne se reconnaît plus dans ces manifestations maintenant quotidiennes. Il semble devenu normal de voir sur la rue des policiers manger un sandwich avant qu’ils n’enfilent leur « armure » pour faire face aux manifestants, le soir venu. [5]

Dans ce contexte, faisons-nous réellement face à une opposition politique classique entre étudiants et gouvernement, comme le Québec en a connu de nombreuses dans le passé? Cet amalgame de grogne et de raz-le bol est-il légitime? Ou, plutôt, comme je le crois, ces événements ne sont-ils pas le symptôme d’un désir plus profond de changements qui le sont tout autant?

Je propose de contribuer à faire le ménage dans ce cafouillis de prétentions et d’appropriations narratives en soumettant trois thèses, desquelles je déduirai cinq conséquences auxquelles j’avance sept propositions d’actions possibles.

 

TROIS THÈSES

1. La situation que nous connaissons relève du « business as usual » – du jeu politique et électoral tel que nous le connaissons depuis des décennies.

Comme en 1996 et en 2005, le conflit actuel ne concernerait que l’opposition des étudiants à modifier les conditions financières de leurs études. Ces deux grèves précédentes avaient fait reculer les gouvernements péquiste et libéral sur une hausse des droits de scolarité et une diminution de l’aide financière aux études, respectivement. Les associations étudiantes en grève en 2012 s’opposent effectivement à la hausse des droits de scolarité, annoncée dans le budget du gouvernement du Québec il y a un an. Le gouvernement considère les revendications des grévistes illégitimes, puisqu’ils auraient quitté la table de négociation visant à préparer cette réforme. De fait, le bras-de-fer entre les représentants des étudiants et le gouvernement est classique: on cherche à diviser la partie adverse pour mieux négocier, on fait des contre-offres, on utilise des moyens en dehors de la table de négociation (par médias interposés), etc. Un conflit et une négociation classiques. Particulièrement musclés et obstinés de part et d’autre, mais classiques.

2. La fréquence et le nombre inédits de manifestations que nous connaissons participe d’un amalgame désordonné, symptôme d’un ras-le-bol face aux actions et aux acteurs politiques traditionnels.

Or, au fur et à mesure que le conflit perdure, d’autres groupes d’intérêt et d’influence se sont greffés au mouvement. D’abord des alliés naturels du mouvement étudiants (syndicats de travailleurs), puis des acteurs liés de près à la question (parents et professeurs). Après quelques semaines, plusieurs autres groupes se sont greffés au mouvement: des écrivains, avocats et même petites entreprises se sont affichés publiquement contre la hausse entre autres pour des raisons philosophiques et politiques, bien davantage qu’économiques. Troisième acte: les manifestations, maintenant quotidiennes, attirent des acteurs qui ne sont pas directement concernés par le conflit. Cette entrée en scène a conduit à l’intégration aux revendications de nombreuses frustrations politiques et sociales, allant du Plan Nord à la corruption des élus en passant par les dépenses des dirigeants des universités ou l’inefficacité de l’État. La manifestation monstre du Jour de la Terre, le 22 avril dernier, a même été partiellement détournée par des revendications n’ayant aucun lien avec le sens écologiste premier de la manifestation. Ce ras-le-bol collectif, dirigé contre un gouvernement qui serait usé par neuf ans de pouvoir. Une insatisfaction radicale qui tend à polariser la population davantage que la question des droits de scolarité. Laquelle polarisation devrait, en toute logique, se régler par la voie du véhicule démocratique par excellence: une élection.

3. Nous vivons présentement un « printemps québécois » qui remet en question une partie importante des fondements de notre « vivre-ensemble. »

Pourtant, force est de constater, à mon sens, que nous vivons un phénomène sinon inédit à tout le moins rarissime dans l’histoire du Québec. Il me semble patent que plus les semaines avançaient au cours des trois derniers mois, plus la question initiale au cœur du conflit devenait périphérique par rapport au cœur des revendications portées tant par la rue que de multiples commentateurs et citoyens. Plus les semaines passaient, moins la thèse d’un conflit classique (1) aussi bien qu’un d’un simple ras-le-bol (2) me semblent tenir la route, pour plusieurs raisons:

  • le nombre et la fréquence des manifestations dans la rue, sans compter les records historiques de participation les 22 mars et avril, vont tout à fait à contre-courant de ce que nous connaissons habituellement dans notre Québec consensuel qui n’aime pas la « chicane » ;
  • les débats ont amené une polarisation extrême rarissime dans l’histoire du Québec, hormis sur la question nationale ;
  • les dernières semaines ont vu naître des politisations nouvelles chez de nombreux citoyens ordinairement peu intéressés par la chose publique, rendue possible notamment par les médias sociaux, qui transcendent les groupes d’intérêts habituels et les classes sociales ;
  • les prises de position sur des insatisfactions variées (cf. thèse 2) furent mises de l’avant par des acteurs extrêmement nombreux et variés (intellectuels, commentateurs politiques autant que citoyens « ordinaires »), jour après jour, presque jamais éclipsé par d’autres enjeux (cette persistance demeure, aussi, rarissime dans notre histoire) ;
  • l’arène politique est investie par des acteurs non traditionnels alors que les acteurs traditionnels (syndicats, par exemple) ont mis beaucoup de temps à s’exprimer publiquement sur la question de fond autant que sur les questions au départ périphériques ;
  • les modes d’investissement de l’arène politique sont aussi inédits: médias sociaux, grassroot journalism (le « cas » CUTV, les nombreux blogues personnels), bien sûr, mais aussi l’inventivité des moyens utilisés par les manifestants, l’organisation relevant de l’anarcho-syndicalisme de la CLASSÉ, etc. ; au final, il n’y a pas de leader clairement affiché à l’ensemble des mouvements de protestation, les manifestations de rue demeurant des gestes en grande partie spontanés, relayés par les médias sociaux ;
  • de nombreuses revendications visent les fondements même de la société (perte de confiance dans la légitimité des institutions politiques et économiques autant que dans leurs dirigeants).

Tous ces éléments me font croire que les événements des dernières semaines au Québec participent du mouvement des « indignados » et « occupy » que nous connaissons depuis un an. Les caractéristiques de la crise que je viens d’énumérer correspondent largement à celles de ces mouvements de protestation de l’automne 2011. Si la situation initiale est bel et bien un conflit traditionnel entre les étudiants et l’État (thèse 1), les nombreux amalgames des revendications actuelles dans les manifestations (thèse 2) dépassent à mon sens la simple protestation contre un parti politique au pouvoir puisqu’elles mettent en scène des acteurs non traditionnels qui s’approprient un discours qui ne l’est pas davantage pour questionner les actions politiques traditionnelles autant que les institutions qui les portent.

En ce sens, il s’agit bien d’un « printemps québécois » – d’un mouvement de fond visant à déstabiliser l’ordre établi, remettant même en question la légitimité de nos institutions légales. La suspicion envers les politiciens, le processus électoral, le système de justice, les règles du jeu économique autant que les accusations de fraude, de corruption, de malversation ou de spoliation du bien public sont autant de preuves, à mon sens, d’un lame de fond « refondatrice » de notre vivre-ensemble.

Porte-t-elle l’ensemble des Québécois? Loin s’en faut, bien sûr. Le mouvement « Occupy Wall Street » ne portait pas l’ensemble des américains. Pourtant, au plus fort du mouvement en octobre dernier, les trois quart des américains – pourtant champions de la loi et de l’ordre – se disaient en faveur des revendications de campeurs bohèmes et un peu illuminés.

C’est en grande partie parce que le mouvement social actuel, vecteur de la crise sociale actuelle, n’est porté que par une petite partie de la population et un groupe hétérogène ne se rattachant pas à un groupe institutionnalisé qu’il est porteur de changement.

S’ajoutent à ces considérations des tendances structurelles lourdes en opposition aux institutions traditionnelles:

  • baisse constante et dramatique de la participation aux scrutins, à tous les niveaux ;
  • désacralisation du statut des élites (politiques, économiques, scientifiques) ;
  • contradiction fondamentale entre un individualisme forcené, médiatisé par la consommation et le repli sur soi, et une soif idéalisée et irréaliste de retour au sens collectif ;
  • désaffectation des institutions sociales et économiques historiques – à tout le moins désintéressement à leur égard – (autant les syndicats de la part des travailleurs que des regroupements d’affaires de la part des entrepreneurs – les deux groupes préférant des organisations nouvelles et informelles).

 

CINQ CONSÉQUENCES

Dans le deuxième tableau du Sacre du printemps de Stravinsky, les adolescentes sacrifient l’une d’entre elles au dieu Iarilo. Ce rite sacrificiel est-il à l’image du Québec contemporain ? Bien présomptueux celui qui le prétendrait. Cependant, je suis convaincu que les événements des dernières semaines sont le prélude à une émancipation que le peuple québécois n’avait pas vu venir – car elle ne participe en rien à ce qu’il a connu jusqu’à maintenant. Il dépasse très largement le discours adolescent de la question nationale et vise, justement, à atteindre un âge adulte qui, à l’instar du ballet de Stravinsky nécessite de sacrifier une part de soi-même. J’en déduis les conséquences suivantes:

1. Que le conflit étudiant soit réglé dans les prochains jours par un vote favorable par les associations étudiantes ou non (il le sera, de toutes les manières, à terme), n’y changera rien au fond, si on est en accord avec ma troisième thèse: il ne s’agit pas d’un conflit classique (th. 1) ni d’un simple ras-le-bol (th. 2), mais d’un appel d’air et de renouveau démocratique ;

2. Lequel renouveau démocratique ne peut être amené simplement par le processus démocratique légal que nous connaissons ;

3. Parce qu’au sein de ce processus démocratique institutionnalisé ont perdu leur légitimité à la fois les institutions qui les portent et les acteurs qui les animent, aux yeux tout autant de ceux qui revendiquent des transformations majeures dans notre société mais aussi, en le disant totalement différemment, de nombreux acteurs qui n’adhèrent pas aux mouvements de protestation actuels ;

4. Qu’en ce sens, nombre de Québécois cherchent à s’approprier de nouveau à la fois le sens et les moyens de leur conduite collective au profit de leurs aspirations individuelles ;

5. Le tout dans une optique paradoxale de dépassement de soi collectif et d’émancipation individuelle.

 

SEPT PROPOSITIONS

Les débats rhétoriques un peu risibles sur le sens du conflit (boycott/grève, proposition/entente, etc.), demeurent, par contre, des vecteurs fondamentaux d’appropriation du discours public. Des acteurs, des citoyens, je l’ai dit, historiquement peu politisés prennent part au débat, en se souciant comme de leur première chemise de leur appartenance politique, de leur étiquette idéologique autant que des références historiques à leurs prises de position.

Nul ne sait si ce « printemps québécois » débouchera sur de véritables réformes en profondeur. Par contre, je crois que nous avons une chance inouïe, voire historique, de prendre à bras-le-corps l’opportunité de changer les choses drastiquement. Nous possédons le luxe des petites nations: celui de changer le cours des choses hors des contraintes internationales. Ce luxe est à double tranchant, bien sûr. Notre pouvoir demeure contraint par les forces phénoménales qui nous entourent (forces du marché mondial, dépendance aux institutions hors de notre contrôle, énergies internes historiquement peu développées). En revanche, entre nos mains se trouvent les germes de la créativité et de l’innovation collectives.

Je propose les actions suivantes:

1. Création d’États généraux locaux, dans chacun des comtés du Québec. L’appel aux urnes ne réglera pas tout. Je ne veux pas dire par là qu’il ne réglera rien. Mais nous avons une opportunité formidable de discussion démocratique en parallèle, qui se soustrait aux impératifs électoralistes. Je suggère qu’ils soient spontanés, dans chaque comté, parce que ces derniers sont relativement équitables au plan sociologique.

2. Que ces états généraux mettent sur la table notre relation aux institutions politiques traditionnelles et qu’elles proposent des moyens de réinventer le lien qui nous unissent à elles.

3. Que, parallèlement, nous réinventions notre rapport à la sphère économique en nous questionnant sur notre rôle de travailleur qui a été totalement éclipsé par celui de notre statut de consommateur.

4. Que, en revanche, nous questionnions notre désir de plus grand bien-être matériel en regard de l’exploitation de notre écosystème.

5. Que nous remettions en cause de manière fondamentale notre désir, ou non, d’être ensemble et de créer une collectivité qui dépasse nos aspirations individuelles.

6. Que nous nous approprions à nouveau la vie dans la Cité et que nous redéfinissions les termes « citoyen », « contribuable », « travailleur » et « consommateur ».

7. Que nous prenions nos responsabilités et cessions de les céder aux puissants, aux lâches et aux ploutocrates qui nous gouvernent – alors que nous avons sciemment renoncé à notre voix.

Car tout est là. Notre voie et notre voix ont été sacrifiées sur l’autel d’un bien-être petit qui s’étiole depuis 40 ans. L’entente ou la proposition visant à régler le conflit entre les étudiants et le gouvernement, pour mettre fin au boycott ou à la grève, a cela de bon: elle renvoie à la CRÉPUQ le fardeau de la preuve de l’inefficacité de la gestion des université en même temps que les associations étudiantes se voient investies du devoir de la démontrer. Il y a, en ce sens, une démonstration de l’importance de déplacer le débat hors des sentiers battus.

Ceux d’un « sacre du printemps » qui désire le dépassement de soi. Pour l’autre.

 

[1] Quant à moi, les deux termes sont inappropriés. Le boycott est originellement le refus organisé par les consommateurs d’acheter une marchandise. La grève est originellement le refus organisé par les travailleurs de produire des marchandises. L’éducation n’est ni une marchandise ni le produit du travail des étudiants. J’utiliserai néanmoins le mot « grève » puisqu’il est passé dans l’usage depuis belle lurette, comme on l’a démontré jusqu’à plus soif.
[2] Cf. ce billet de la sociolinguiste Anne-Marie Beaudoin-Bégin sur son blogue: « Des mauvais mots… »
[3] Cf. le numéro spécial de la revue Mots. Les langages du politique: « Trente ans d’étude des langages du politique (1980-2010) » Stéphane Baillargeon fait remarquer dans Le Devoir que le concept de désobéissance civile est lui-même un champ de bataille.
[4] Merci à Marc-André Lavoie de m’avoir donné l’idée de ce délicieux clin d’œil.
[5] Simon Brault témoignait sur son compte Twitter: « Marchant vers le Monument-National pour voir jouer mes étudiants, je regarde les policiers finir de manger leur lunch en revêtant leur armure. »

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