La masse

NB: ce texte a été publié originellement le 21 mai 2012 sur le site du Voir.

 

L’homme moyen n’existe pas. Adolphe Quêtelet, médecin français fondateur de la « biométrie, » avait calculé au 19e siècle les mensurations moyennes des organes internes – cœur, foie, rate, reins, etc. – pour se rendre compte que ces organes « moyens » ne pouvaient pas tenir dans le corps « moyen » et former un être humain viable. [1] Le corps humain ne constitue pas un système d’organes interchangeables: chacun de ces derniers interagit, trouve sa place et son rôle, en fonction des autres.

Il en est de même du corps social: la communauté dans laquelle nous vivons n’est pas une masse indifférenciée et monolithique. Elle évolue au gré des intérêts et des influences qui la constituent. Le Québécois moyen n’existe pas plus que l’homme moyen. On dit que les 2/3 des Québécois appuient le gouvernement dans la « ligne dure » qu’il tient et qu’il a cristallisé par l’adoption de la loi 78. Aucun citoyen n’est au 2/3 d’accord avec le gouvernement. Une partie appuie son gouvernement, l’autre non. Le taux d’appui serait inversé qu’il n’y changerait rien à l’histoire.

Dans une démocratie représentative, un gouvernement légalement élu a toute la légitimité pour agir contre la majorité, dans le respect de ses lois constitutives. Ce qui lui permet, par exemple, d’abolir la peine de mort ou de décriminaliser l’avortement malgré l’opposition majoritaire de la population.

Ce système de gestion de la vie politique est tout sauf parfait, mais demeure, à ce jour, probablement l’une des formes politiques les plus abouties tant et aussi longtemps qu’il est équilibré par deux principes fondamentaux: la séparation des pouvoirs et le respect du jeu des influences et des intérêts dans l’ensemble de la communauté.

Or, dans le gâchis actuel que représente la gestion de la crise sociale que nous vivons, le gouvernement Charest s’est éloigné graduellement de ces deux principes. Il n’en a pas la seule responsabilité, il est fondamental de le reconnaître.

D’une part, la judiciarisation du conflit étudiant participe d’un mouvement qui dépasse largement les actions ou les inactions de ce gouvernement. En revanche, son obstination à user d’un divide et impera primaire n’a fait qu’envenimer les choses et a contribué à polariser les positions des étudiants entre eux – et, donc, à permettre à quelques uns d’entre eux de recourir au pouvoir judiciaire pour tenter de régler leur situation de manière individualiste, hors de l’arène politique.

D’autre part, le gouvernement a utilisé cette polarisation pour mieux isoler son « adversaire » – en usant d’un paternalisme et d’une condescendance ignobles envers les étudiants et leurs supporters. [2] On a présenté les étudiants comme des enfants d’école de 15 ans depuis le début de la crise. Peut-on rappeler qu’il s’agit d’adultes en âge de voter (hormis grosso modo la moitié des collégiens)? Qu’ils sont des contribuables (ne serait-ce qu’en payant les taxes de vente)?

Mais surtout: le premier ministre n’a pas à agir en « bon père de famille » comme on voudrait bien le laisser croire. Mon premier ministre n’est pas mon père. Il n’est pas le gestionnaire d’une business que serait ma communauté, non plus. Au pouvoir, mon premier ministre a le devoir et la responsabilité de me représenter comme il représente l’ensemble de ses concitoyens.

Ce qui n’implique pas qu’il doive gouverner par consensus. Encore moins de rendre tout le monde heureux. Mais, justement: qu’il doive gouverner.

Gouverner nécessite l’écoute et le dialogue. Assumer que la communauté respire le souffle des divers intérêts et influences qui l’animent. Ne pas la considérer comme une masse informe qu’il serait loisible de bulldozer à coup de lois spéciales, de bâillons parlementaires répétés, de polarisations calculées.

Là se trouve, à mon sens, l’échec le plus lamentable du gouvernement dans la gestion de cette crise. On ne gagne pas le respect de l’autre en l’imposant mais en lui démontrant qu’on agit de bonne foi et dans la reconnaissance de la légitimité des opinions auxquelles on s’oppose – ce qui ne peut s’établir que dans le dialogue.

J’espère, une fois de plus, que la crise que nous traversons ne se terminera pas de si tôt. Je souhaite de tout cœur que les débordements malheureux cessent immédiatement. Mais j’en appelle surtout à ce que tous se ressaisissent et considèrent la situation actuelle comme une opportunité historique: celle de renouer avec le sens du dialogue social et politique.

Nos élus, d’un côté comme de l’autre du Salon bleu – car le PQ, dans cette crise, n’a pas agit avec davantage de hauteur que le PLQ – semblent refuser que ce dialogue s’établisse au sein de notre institution politique suprême.

Dont acte.

Regroupons-nous. Allons vers l’autre. Manifestants, allons vers ceux que les images des manifestations terrorisent. Concitoyens en faveur de la hausse des droits de scolarité ou de la loi 78, essayez de comprendre ceux qui s’y opposent. Puisque notre premier ministre n’agit pas comme notre premier ministre nous n’avons plus d’autre solution.

Nous ne sommes pas une masse informe. Nous sommes multiples et pouvons évoluer positivement dans le respect de nos divergences.

 

[1] Adolphe Quêtelet, A. (1871), Anthropométrie ou mesure des différentes facultés de l’homme, Bruxelles, Muquardt, p. 22.

[2] On doit souligner que le jeune leader étudiant, président de la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ), Léo Bureau-Blouin, en a rajouté une malheureuse couche en appelant aux responsabilités de « bon père de famille » du premier ministre.

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