Complexité du politique

NB: ce texte a été publié originellement le 5 juin 2012 sur le site du Voir.

 

Le premier ministre a affirmé vendredi matin que les manifestants à Montréal « sont en train de nuire aux Québécois, aux gens chez qui ils cherchent des appuis. »

Nous manifestons. Nous nuisons aux Québécois. Donc nous ne sommes pas Québécois. CQFD.

Après la tactique du divide et impera – diviser pour mieux régner – voilà que le premier ministre en rajoute une couche et invente le exclude et impera – « exclure pour mieux régner. »

Cette rhétorique est emblématique de l’épuisement généralisé du sens politique. L’exclusion du discours commun constitue le dernier rempart de l’incompréhension, de l’incompétence et de l’arrogance politiques. Ce fut d’abord le boycott plutôt que la grève, la proposition plutôt que l’entente, puis la désobéissance civile assimilée à la violence ou les casseroles à des menaces. Maintenant: l’opposition des idées à l’exclusion même de l’appartenance à la communauté.

N’en déplaise au gouvernement, aux commentateurs et aux lobbys frileux qui se réchauffent de leurs certitudes passéistes, ce conflit social ne s’épuise pas dans un manichéisme puéril et ne mourra pas de sa belle mort avec l’arrivée de l’été.

Que le conflit étudiant se résolve rapidement ou non n’y changera rien.

Les manifestations de casseroles cesseront bientôt, sans aucun doute. Elles sont l’expression d’une colère – et la colère passe toujours. Comme dans une querelle de couple, on cesse à un certain moment de se lancer des assiettes par la tête et on s’assoit pour discuter calmement.

Il en sera ainsi de cette crise sociale.

Mais le défi sera de faire durer la conversation. De ne pas céder à la tentation de passer rapidement à autre chose et de calmer le jeu par des ersatz de bonne entente ni le confort illusoire de consensus bancals.

Comment poursuivre cette conversation, ce dialogue? Comme réanimer une vie démocratique qui est tout sauf un consensus, mais bien plus un débat continu entre plusieurs points de vue? Lewis Lapham rappelle dans un magistral entretien que la démocratie, c’est foutre le trouble ( « Democracy is troublemaking«  ). [1]

Contrairement à ce que nombre de bien-pensants voudraient nous laisser croire ces temps-ci, la démocratie ne se résume pas à l’exercice du vote. La démocratie est un processus continu dans la contradiction et l’inconfort.

C’est particulièrement le cas face à la complexité des transformations multiformes et incessantes de nos sociétés contemporaines.

La modalité des relations sociales, politiques et économiques au 21e siècle sera complexe ou ne sera pas – si nous ne réussissons pas à intégrer cette complexité, nos sociétés seront à terme condamnées à la barbarie du manichéisme, du simplisme et de la fermeture au monde.

Avec le triomphe du capitalisme financier et consumériste des quatre dernières décennies, nous avons graduellement perdu prise sur notre individualité et notre condition humaine. Les institutions monolithiques, particulièrement politiques (y compris et surtout les partis politiques, à mon sens), ne répondent plus aux impératifs actuels. La profonde dislocation entre le pouvoir de décider et le pouvoir d’agir concrètement pour les gouvernants aboutit maintenant à un cul-de-sac.

La crise sociale actuelle offre aux Québécois l’opportunité historique de repenser les modalités d’une vie politique qui tienne compte de ces réalités. Une vie politique qui réintroduise le débat de proximité tout en favorisant l’élévation des idéaux.

La crise actuelle a déjà semé les germes de cette nouvelle vie dans la Cité:

– La multiplication des nouvelles politisations: innombrables sont nos concitoyens qui prennent part aux débats depuis quelques semaines alors qu’ils n’avaient jamais osé le faire auparavant, j’en suis témoin quotidiennement dans les divers forums où je suis invité.

– Le recours de plus en plus important aux médias sociaux comme canal de diffusion de l’information, de constitution de nouvelles communautés, d’échanges de points de vue et de débats.

– La réapparition de nombreuses « assemblées de cuisine » (Denis McCready en parlait ici même hier) spontanées.

– … sans compter, bien sûr, les manifestations dans la rue quotidiennes et répandues partout au Québec.

Tout ce brouhaha offre un portrait bigarré, souvent malhabile et incohérent, bien sûr. Après la « chicane de couple, » on cherche avec maladresse les mots qui permettent un véritable dialogue. Il faut s’en réjouir plus que s’en désoler: voilà les rudiments d’une vie démocratique renouvelée.

À ce foisonnement d’idées mais aussi de formes de discussion s’opposeront de nombreux obstacles: institutions poussiéreuses héritées du 19e siècle, intellectuels et clercs craignant la perte de leur monopole sur la vérité, peur de l’inconfort suscité par le débat et l’incertain.

Seule issue souhaitable à mon sens: un engagement de nos paroles individuelles dans nos communautés, la multiplication d’initiatives populaires, des « assemblées de cuisine » aux universités populaires en passant par de nouveaux modes d’organisation économique et le recours aux nouvelles technologies pour créer des plateformes d’échange et de partage de la dissension comme de l’accord.

Mais surtout, arrêter de croire que la démocratie s’arrête aux élections. Le scrutin devrait être la messe de la démocratie: le point d’orgue de notre engagement dans la vie politique et non sa finalité.

Les temps ont changé, dans la complexité. À nous de changer, maintenant, dans notre individualité. La masse des manifestants, des revendicateurs de changement, que le premier ministre souhaite exclure du débat doit constituer le nouveau point de gravité de notre vie commune.

 

 

[1] Cet entretien à The Straddler est à lire dans son intégralité, mais ce passage mérite d’être particulièrement souligné:

I agree with that. Democracy is geared to ceaseless argument and change, the friction between labor and capital, men and women, matter and mind, the government and the governed. It’s like a suspension bridge; it needs the balance of opposite stresses. That’s why it’s a volatile substance, just the way freedom is. Democracy is not a trust fund, and it’s not a monument; it’s the antithesis of empire.

Democracy is supposed to be dangerous, which is why it’s the hardest form of government. Power always seeks to multiply itself. This was something Walter Karp was very keen on, and so was Thomas Paine. Paine understands the democratic idea—he understands it’s an argument, and he understands it’s constantly changing. It’s not a steady state, just the way freedom is not a steady state. But the object of entrenched power is to make time stand still, to keep people afraid, frightened birds in front of the IRS or a snake. Power doesn’t want an argument. Paine was a writer and a thinker and a philosopher, but he was not a politician. So after the Revolution—here America had seized the property from Britain, and they were interested in dividing the spoils—they had no use for him anymore because he was troublesome. Paine kept asking questions. Oh, Paine was great in Common Sense in 1776, but now it’s 1782, and we’ve got to find out who gets to inherit what. They wouldn’t even give him a job in Washington. He had to go to England—and he made trouble in England, so they chased him out of there, too. Democracy is troublemaking.

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