Économie politique de la crise

NB: ce texte a été publié originellement le 17 juin 2012 sur le site du Voir.

 

Nombreux sont ceux qui constatent que l’attitude du gouvernement Charest dans sa (non) gestion de la crise est idéologique. La « juste part » que devraient assumer les étudiants, ainsi que le répètent les élus depuis le tout début du conflit, reflète l’idéologie de l’utilisateur-payeur, associée à la politique néolibérale (comme le mentionnait Jérôme Lussier ici la semaine dernière).

On l’a largement souligné : l’obstination avec laquelle le gouvernement désignait le mouvement étudiant par un « boycott » des cours, plutôt qu’une grève, traduisait une vision économiste de l’éducation – l’étudiant étant considéré comme le consommateur d’un produit associé à un investissement rentable dans le futur.

Ceci justifiant cela : l’étudiant étant l’unique bénéficiaire de ses études, il doit donc faire sa juste part en acceptant la hausse des droits de scolarité. Évacuée toute notion de bénéfice commun d’une collectivité scolarisée.

À aucun moment depuis le début de la grève le 13 février dernier le gouvernement n’a justifié sa décision sur d’autres bases. Les seuls calculs qui ont été soumis à la population, par le biais des médias, n’ont jamais concerné d’autres questions que celle de la rentabilité des études ni de l’égalité du financement entre les universités québécoises et celles des autres provinces. Je signalais quelques jours après le début de la grève à RDI et dans ce blogue que le problème était d’emblée mal posé : à aucun moment le gouvernement n’a fait la démonstration de la nécessité de ce financement pour des raisons de hausse des coûts, d’amélioration des services ou de plus grande accessibilité.

Que le gouvernement Charest se soit obstiné dans cette voie sans en déroger un instant en a étonné plusieurs, moi le premier. Cet entêtement, visant la polarisation du débat, est à ce point grossière qu’elle en est risible. Cela dit, au-delà du « wedge politics » qui caractérise sa tactique politique, il est cependant patent que cela participe d’une transformation beaucoup plus profonde de notre système économique et politique – comme de celui de l’ensemble des sociétés industrialisées.

En effet, depuis les années 1970 le capitalisme s’est lentement transformé en une économie de la consommation. Nous étions d’abord et avant tout des travailleurs ; nous voici prioritairement des consommateurs. C’est aujourd’hui 60% à 70% de l’économie qui est déterminée par la consommation individuelle alors qu’avant les années 1960, la proportion était l’inverse. Les gains de productivité rendus possibles par les innovations technologiques et managériales, l’enrichissement des travailleurs et la montée en force de la classe moyenne et l’explosion du crédit à la consommation depuis 40 ans ont fait en sorte que le centre de gravité symbolique de l’activité économique n’est plus le travail (encore moins ouvrier) mais la consommation.

Conséquemment, le discours gestionnaire de la chose politique se recentre également autour de la consommation et, donc, du clientélisme – le malade n’est plus un patient mais un client, tout comme l’étudiant ou le participant à un événement culturel.

Cette marchandisation généralisée de l’activité humaine trouve ses racines dans les profondeurs de l’histoire du capitalisme. La « juste part » souhaitée par le ministre Bachand tout comme le concept d’utilisateur-payeur ne constituent qu’un épiphénomène de cette réalité.

Les conséquences sont bien plus fondamentales : la sphère du marché se définit par la transaction, l’échange (monétaire) ; celle de la vie politique par le don – don de soi vers l’autre, don et contre-don entre le citoyen et sa collectivité, don vers l’avenir. Transformer les relations que nous entretenons avec nos institutions publiques en logique transactionnelle – donc avec les biens publics que sont l’éducation ou la santé, par exemple – annihile le sens même de la vie collective. Faire du citoyen un consommateur transforme le rôle de l’élu en simple gestionnaire des affaires courantes de l’État.

Au son des casseroles résonne l’écho d’une résistance à cette marchandisation. Pas tellement contre la marchandisation en soi, mais bien plus comme un appel criant à nos élus et à nos élites de retrouver le sens de nos relations politiques au sein de la collectivité.

N’en déplaise aux tactiques polarisantes mises de l’avant par le gouvernement Charest – et à son succès relatif dans une partie de la population – la persistance de la crise que nous vivons s’explique en très grande partie par une réaction face à ces changements profonds que nous avons connu au cours des dernières années. Changements qui ont fait en sorte que, citoyens, nous constatons le peu de prise sur notre condition politique, étant devenus de simples consommateurs interchangeables aux yeux des gouvernants.

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