À semer le vent…

NB: ce texte a été publié originellement le 28 juin 2012 sur le site du Voir.

 

Le baromètre économique mondial pointe à la tempête. La grosse tempête. Les indicateurs récents le démontrent.

La confiance des consommateurs continue à chuter aux États-Unis, la croissance européenne est à zéro et aggravée dans certains pays par les mesures d’austérité, le chômage dans les économies les plus fragiles au plus haut, l’éclatement possible de la zone euro, la production des géants de la Chine et de l’Inde en fort ralentissement, la création d’emploi et la production aux États-Unis sont bien en deçà de leur potentiel, les autorités monétaires sont à court de solutions pour la relance, le problème de la dette souveraine de plusieurs États est tout sauf réglé, l’endettement privé et public ne s’est guère amélioré depuis le crash financier de 2008…

Bref, ça ne va pas bien du tout.

À l’automne pourrait s’amorcer une nouvelle récession mondiale aussi sévère que celle que nous avons connu en 2008-2009. Une situation comme celle-là serait catastrophique, compte tenu qu’aucune économie dans le monde ne s’est encore remise – même très partiellement – de la dernière. Deux récessions économiques mondiales de cette ampleur coup sur coup seraient tout simplement cataclysmique.

Dans le contexte social que nous connaissons au Québec et compte tenu de la forte probabilité que nous vivions une campagne électorale dès la fin de l’été, il me paraît important de prendre un peu de recul sur la situation mondiale et sur ses effets au Québec et au Canada.

 

Causes profondes de la crise économique actuelle

Plusieurs de mes confrères économistes se perdent en conjectures sur les tenants et les aboutissants de cette crise.

Avec raison : il ne s’agit pas d’une crise cyclique habituelle. Je suis de ceux – les économistes « hétérodoxes » qui appuient leurs analyses sur l’histoire et les institutions – qui considèrent que la crise que nous vivons est :

a) une crise systémique enclenchée depuis la fin des années 1990…

b) qui est la résultante de trois décennies de transformations radicales des économies industrialisées et de l’économie mondiale (1970-2000)…

c) et qui ne peut être résolue par des simples mesures de relance classiques (qu’elles soient keynésiennes, monétaristes ou autres).

Trois grandes lames de fond ont traversé les économies industrialisées depuis la fin des années 1960 – plus spécifiquement depuis le premier choc pétrolier de 1973, l’écroulement du système monétaire issu des Accords de Bretton Woods la même année et la fin de la croissance industrielle endogène des « Trente glorieuses, » trois phénomènes étroitement inter-reliés :

a) Le moteur des économies « occidentales, » jusque là manufacturier, est graduellement devenu la consommation en ayant, notamment, des conséquences néfastes sur l’écosystème et le patrimoine industriel.

b) Les gains de productivité technologiques ont été captés principalement par les actionnaires plutôt que par les travailleurs, créant de ce fait à la fois un chômage technologique structurel, des inégalités de revenus et de richesses croissantes, la quasi-stagnation des revenus réels de la plus large part de la population et une fracture sociale de la qualification de la main-d’œuvre.

c) Afin de nourrir la croissance d’économies basées sur la consommation et dont pourtant ne bénéficie que marginalement une large portion de la population, excroissance phénoménale de l’endettement privé et public, et, plus généralement, financiarisation de l’économie mondiale (multiplication des produits dérivés, contrôle des entreprises par les fonds de revenus, etc.).

À ces trois tendances économiques profondes se sont ajoutés des bouleversements culturels et géopolitiques mondiaux tout aussi radicaux, depuis la fin des années 1980 :

d) Développement accéléré du tissu institutionnel de la mondialisation politique, économique et financière.

e) Croissance démesurée du poids des économies dites émergentes (notamment le BRIC – Brésil, Russie, Inde, Chine) et reconfiguration complète de l’équilibre géopolitique après la chute du Mur de Berlin.

f) Désacralisation des élites et des institutions traditionnelles, désaffectation généralisée des processus communautaires et politiques sans compter la montée fulgurante de l’individualisme et de l’appât du gain privé.

Ces six tendances lourdes – qui n’épuisent évidemment pas le champ des causes possibles – expliquent en très grande partie à mon avis les caractéristiques de la crise que nous vivons.

 

Caractéristiques de la crise systémique mondiale actuelle

La crise que nous traversons depuis 2008 – et dont les origines remontent en réalité au début des années 1990 – se révèle à nouveau dans les données économiques et géopolitiques actuelles :

a) Les moteurs de la croissance – et donc de relance – passés (manufacturier) et récents (consommation) sont en panne complète.

b) Insolvabilité généralisée des États, y compris ceux des économies les plus solides (le Canada et le Québec n’y échappent pas, même s’ils sont en meilleure posture).

c) Tensions contradictoires sur le prix des matières premières, tant les denrées agroalimentaires, les minerais que l’énergie – trois actifs économiques importants du Canada et du Québec.

d) Impuissance des banques centrales à relancer l’économie par des mesures d’assouplissement monétaire.

e) Inefficacité patente des politiques de relances d’inspiration soi-disant keynésiennes par les gouvernements – que ce soit par la fiscalité ou par le financement de travaux d’infrastructures.

f) Sous-investissement structurel de la recherche-développement et de l’innovation privées et publiques (ce qui est particulièrement le cas au Québec).

g) Étiolement endogène des consensus sociaux et politiques au sein même des grandes puissances mondiales (G7).

h) Désagrégation et inefficacité croissante des grandes ententes internationales – voire même de la capacité des institutions issues de l’après-guerre à influencer d’une quelconque manière le cours de l’économie mondiale.

i) Endettement endémique, profond et historiquement inégalé des travailleurs-consommateurs.

j) Crise majeure des régimes et fonds de retraites des travailleurs à moyen terme.

k) Taux d’intérêts à long terme (notamment des bons du Trésor américains) historiquement bas.

Vu de loin, ce sombre portrait ressemble à la description d’un fragile château de carte. Un système économique déconstruit et rebâti sur du vent.

Ces onze caractéristiques fondamentales de l’économie mondiale sont autant de causes menant à une seule conséquence possible: au mieux une stagnation économique généralisée pour encore une longue période. Plusieurs de mes confrères parlent d’au moins 10 ans de récession ou de stagnation. Des scénarios pessimistes prévoient le pire : un effondrement structurel de l’économie mondiale dont la nature nous est totalement inconnue.

 

Ce que le Québec peut faire

Dans ce sombre contexte, comment une petite économie ouverte sur le monde comme celle du Québec peut-elle tirer son épingle du jeu ? La question est désormais : comment pouvons-nous éviter le pire et préparer un avenir plus radieux à très long terme ?

Il serait bien évidemment présomptueux de croire qu’il nous soit possible de renverser complètement des tendances mondiales aussi lourdes et profondes.

Cependant, le Québec a le luxe des petites nations: une souplesse, une cohésion sociale et politique en plus d’atouts enviables au plan international. La crise sociale et politique que nous traversons est aussi l’opportunité de changer radicalement nos manières de faire.

Les solutions sont bien évidemment moins faciles à mettre en œuvre qu’à imaginer. Cependant, nous évoluons dans un contexte où les tergiversations, les vues électoralistes à court terme et le développement économique et social à la pièce mèneront nécessairement au désastre. Il n’est plus question d’une politique du souhaitable mais d’une politique de l’urgence et du nécessaire. Une politique économique qui :

a) Accepte de questionner profondément les lieux communs et les aprioris politiques, tant à « droite » qu’à « gauche » – ni le simplisme du laisser-faire ni celui du tout-État ne régleront les problèmes complexes auxquels nous faisons face. À problèmes complexes, solutions complexes.

b) Favorise le développement structurel de l’innovation et de la créativité ancrés dans les « communautés » – pris ici au sens large : communautés géographiques et sociologiques mais aussi industrielles et culturelles.

c) Abandonne la logique électoraliste et clientéliste du soutien financier et technique des entreprises ou de groupes sociaux entiers et soutienne massivement et de manière cohérente les structures qui les lient (organisations de développement économique, d’innovation ou de commercialisation; organisations d’insertion sociale, d’alphabétisation ou de formation).

d) Valorise l’exploitation de ses richesses naturelles bien au-delà de l’extraction du minerais ou de la production d’énergie, par exemple, mais développe des filières industrielles, scientifiques et environnementales à long terme.

e) Restructure radicalement un tissu industriel fragmenté et fragilisé en s’assurant de la prise en charge de son développement par toute les « parties prenantes » de la communauté.

f) Réinvente de fond en comble les institutions politiques afin de permettre l’atteinte de ces objectifs de long terme.

 

C’est au regard de cette modeste grille que je vous invite à analyser les programmes politiques qui nous seront bientôt présentés et à apporter vos solutions étoffées et concrètes dans vos communautés. C’est à tout le moins ce que je ferai pour ma part, de manière détaillée, au cours des semaines qui nous mèneront à la campagne électorale.

Depuis trente ans, nos politiques économiques n’ont semé que du vent, au gré de la girouette. Cette époque est révolue.

Car à semer le vent… (Osée 8 : 4-7) :

Ils prennent leur argent, leur or,
pour se faire des idoles.
Bon moyen de le perdre !
Gens de Samarie, vous feriez mieux
de rejeter votre veau d’or.
Vous avez allumé ma colère.
Jusqu’à quand serez-vous incapables
de rester sans reproches ?
Vous êtes pourtant Israël !
Quant à votre veau,
c’est un artisan qui l’a fait,
il n’a rien d’un dieu.
Oui, le veau de Samarie
volera en éclats.
Puisque vous semez le vent,
vous récolterez la tempête.
Comme dit le proverbe :
‘À blé sans épi point de farine.’
Et s’il en donne tout de même,
ce sont des étrangers
qui la consommeront. [1]

 

[1] Traduction utilisée : La Bible en français courant, Montréal : Société biblique canadienne, 1983 – plus lisible pour ces textes un peu obscurs et poétiques que la TOB de référence.

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