Quoi ? La liberté

NB: ce texte a été publié originellement le 4 juillet 2012 sur le site du Voir.

 

On vient d’apprendre à Frank qu’il a un cancer du cerveau. Incurable. Pas pour rien qu’il avait des migraines carabinées depuis un certain temps.

La veille, il perdait son emploi, parce qu’il avait pris la liberté de noter l’adresse de la résidence de la réceptionniste de son bureau, afin de lui envoyer des fleurs, alors qu’elle traversait une mauvaise passe. Or, utiliser le registre des renseignements personnels de la compagnie d’assurances pour laquelle il travaille contrevient aux règlements internes, aussi stricts qu’impitoyables de conséquences. Donc, licenciement. Au regret de son gestionnaire immédiat, qui ne fait qu’appliquer les directives « venues d’en haut, » bien entendu.

L’avant-veille, tentant d’échapper à sa migraine et son ennui, il zappait entre divers postes de télévision aussi débiles que variés les uns que les autres. Naviguant d’un concours à la American Idol où un jeune homme sans talent se fait humilier à une émission politique qui ferait passer Fox News pour un repère de socialistes en passant par un compendium des cascades les plus idiotes et autres télé-réalités où des adolescentes hystériques se chamaillent en se lançant un tampon hygiénique usagé par la tête, Frank n’a non seulement pas perdu sa migraine mais a gagné en plus un dégoût profond pour ses semblables.

Il s’en explique, d’ailleurs, à son collègue de cubicule, quelques minutes avant de perdre son emploi: l’Amérique, son pays, le déprime par sa négation radicale de la civilisation – notamment dans ces émissions télévisées. Il affirme que ces demeurés ne devraient pas avoir le droit de diffuser leurs idioties. Il défendra, bien sûr, leur liberté d’expression si elle était menacée – mais il tente (sans succès) d’expliquer à son collègue combien tout cela représente la chute de la civilisation en général et des États-Unis en particulier.

Ayant tout perdu, particulièrement sa raison de vivre – y compris sa petite fille de laquelle il est séparé et qui ne veut plus de lui, obnubilée qu’elle est par les objets de consommation – Frank comprend qu’il n’a qu’une seule issue avant de quitter son monde sordide.

Tuer ces dégénérés, ces assassins de civilisation, qui ne méritent pas de vivre.

Ce qu’il accomplira, littéralement, dans le sang et l’allégresse.

Voilà l’argument et l’essentiel de la trame d’une comédie noire récente, God Bless America, de Bobcat Goldthwait.

Un film acide sur la liberté. Liberté de penser, liberté de s’exprimer et liberté d’agir.

La liberté que nos amis au sud de la frontière célèbrent aujourd’hui. Le 4 juillet 1776 le Congrès adoptait la Déclaration d’indépendance. La libération du joug britannique. Un texte fondateur qui porte cette affirmation aussi belle que redoutable: « Nous tenons ces vérités comme allant d’elles-mêmes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont dotés par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. »

Liberté mot précieux dans toutes les langues – incantation métaphysique dans l’esprit d’à peu près tous les Américains.

Dans la nouvelle polarisation politique que connait le Québec actuellement, la liberté se retrouve à nouveau au centre d’un champ de bataille symbolique. Raillée par une gauche primaire lorsqu’elle caricature une droite non moins béotienne qui défendrait la « libârté » de faire ce que bon nous semble. Galvaudée par les uns et les autres au même titre que les concepts de « démocratie, » de « justice sociale, » de « responsabilité » ou de « désobéissance civile. »

Pourtant. L’idéal de liberté constitue sans doute aucun l’un des héritages les plus précieux de la modernité, quoi qu’en prétendent certains intellectuels patentés.

Le fait est qu’elle fut trahie plus souvent qu’à son tour. Travestie, aussi.

Ramenée à sa plus simple expression, elle perd tout la richesse et la profondeur qu’elle porte.

D’aucun prétendent que le néolibéralisme dominant, grand lamineur idéologique devant l’Histoire, n’aurait retenu et diffusé que la facette négative de la liberté, selon la nomenclature célèbre proposée par Isaiah Berlin. [1]

La liberté négative est celle où « une personne ou un groupe de personnes – est ou devrait être laissée libre de faire ce qu’il est capable de faire ou être, sans l’interférence d’autres personnes » (pp.121-2). La liberté d’agir ou d’être sans contrainte. La « libârté » de faire ce que bon nous semble.

À l’inverse, la liberté positive correspond au « désir de la part d’un individu d’être son propre maître » (p.131). La liberté de construire et de se construire.

L’économisme et le consumérisme généralisés ne retiendraient donc de la liberté que la première notion: celle de ne pas être entravé par des forces extérieures. C’est la liberté des diverses Chartes des droits, de la Magna carta du 13e siècle à nos contemporaines législations ; elle représente le long combat contre l’absolutisme, la coercition et l’arbitraire. En grande partie, c’est cette liberté que les Américains célèbrent aujourd’hui.

La liberté de l’individualisme radical: moi, ma maison, ma famille, ma vie. Une liberté hargneuse, qui nie la communauté et oublie la nécessaire construction de soi avec l’autre en société. Car c’est à cela que résonne la liberté positive: la liberté de choisir une forme de vie sociale et politique dans laquelle tout un chacun peut s’épanouir. Une liberté exigeante qui s’affirme jour après jour dans son désir d’un dépassement de soi – en droite ligne avec la pensée des pères fondateurs des États-Unis et du E pluribus unum.

Alors que la forme négative de la liberté exalte l’individualisme, sa forme positive célèbre l’individualité. Il s’agit là probablement de la nuance fondamentale que les dernières décennies de néolibéralisme ont oblitérée. Un néolibéralisme simpliste qui nie l’autre et sa communauté. Qui nie l’ensemble des individualités dirigées vers l’autre – une communauté d’appartenances diversifiées.

Voilà la différence entre l’individualisme et l’individualité qu’a gommé la pensée néolibérale depuis les dernières décennies.

A été évacué du discours politique le lien communautaire, l’acceptation de la règle commune, la soumission au bien commun. Une vie commune vidée de son sens, où chacun s’enferme dans sa petite vérité, dans sa petite maison, dans sa vie, devenue petite parce que privée de l’autre.

Pourtant, l’individualité, la liberté créatrice de chacun, la possibilité de penser par soi-même sont des conquêtes formidables du libéralisme politique. Il ne s’agit pas, en réaffirmant la primauté de l’appartenance à la communauté, d’évacuer l’individualité. Loin s’en faut – tout le contraire.

L’individualité fonde la diversité, affirme que notre communauté est un tout dont la valeur est plus grande que la somme de ses parties. Parce que chacune d’entre elles a la liberté de s’affirmer avec l’autre, à ses côtés, dans le partage de sa liberté. E pluribus unum.

En élevant au rang de bien suprême l’individualisme, en rejetant l’individualité libre déterminée par sa communauté, ses institutions et sa culture, le libéralisme radical que nous connaissons pervertit la liberté même.

Car le libéralisme économique, se glissant sournoisement sous les draps du libéralisme politique, n’est que soumission.

Soumission au « règles du marché. » Soumission à l’efficacité et à l’appât du gain, moteurs de la croissance et de l’enrichissement économiques. Soumission généralisée parce qu’il s’appuie au final que sur la conception d’une liberté négative.

Elle est la radicale responsabilité parce qu’elle sait les contraintes de l’autre. Elle est la colombe de Kant – dont le vol s’appuie sur l’air sans s’imaginer qu’elle pourrait mieux réussir dans le vide.

Bien que nous ne puissions concevoir notre civilisation sans les deux formes de liberté, comme Berlin l’a démontré, la radicalisation et la simplification du néolibéralisme ont annihilé en grande partie la liberté positive et responsable.

C’est cette perversion de la liberté qui a fait disjoncter les synapses de Frank dans God Bless America. C’est contre cette perversion que s’indignent nombre de citoyens un peu partout sur la planète ces dernières années. C’est pour la renverser que les Américains devraient combattre en ce 4 juillet.

God Bless America.

 

[1] Isaiah Berlin (1958), « Two concepts of liberty, » in Four essays on liberty, Oxford: Oxford University Press, 1969, pp. 118-72.

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