Fadaises et billevesées

NB: ce texte a été publié originellement le 25 juillet 2012 sur le site du Voir.

 

La campagne électorale n’est même pas commencée que les espaces médiatiques (les « nouveaux » comme les « traditionnels ») regorgent de fadaises et billevesées aussi diversifiées qu’insupportables. Nul parti ni groupe d’intérêt ne semble épargné par le virus de la vacuité de la pensée.

Ça promet.

L’édition de La Presse de ce 25 juillet en fait l’éloquente démonstration dans deux textes d’opinion. Le premier, de l’éditorialiste Mario Roy est intitulé ‘L’épouvantail. » Le second, Michel Kelly-Gagnon et Yanick Labrie de l’Institut économique de Montréal (un think-tank qui défend les valeurs du libéralisme économique), « Une ère néolibérale ? »

Les deux textes conspuent un soi-disant discours anti-économique porté par les milliers de manifestants dans les rues de Montréal, de Trois-Rivières et de Québec dimanche dernier, qui en appellerait à mettre « dehors les néolibéraux » (cf. page Facebook de l’événement).

Messieurs Roy, Kelly-Gagnon et Labrie tentent de démontrer que (a) le Québec n’est pas néolibéral, bien au contraire et que (b) il s’agit d’un discours idéologique, « chez nous, le néolibéralisme fait office de Bonhomme Sept-Heures, » selon les mots de Mario Roy. Ils réclament doctement que les « carrés rouges » (qui osent contester l’ordre politico-économique actuel et pas uniquement la hausse des droits de scolarité) devraient « recourir aux faits et de laisser tomber les slogans creux. »

Ce qu’il y a de pathétique dans ces deux textes, emblématique d’une petite opinion de droite qui ne mérite même pas le nom de « pensée, » est non seulement sa malhonnêteté intellectuelle qui confine au ridicule – quoi ! on déduit une idéologie de quelques slogans gribouillés sur les pancartes de manifestants ? – mais bien plus qu’elle se tire joyeusement dans le pied en ridiculisant sa propre posture idéologique.

Car nos auteurs considèrent que le néolibéralisme se résumerait à « la réduction et au rôle de l’État » (les termes apparaissent dans les deux textes).

Ainsi, ces messieurs, coincés dans le costume empesé de leur bien-pensance, réduisent eux-mêmes l’idéologie politique et économique qu’ils défendent contre ces séditieux contestataires à la simple réduction de la taille de l’appareil d’État.

Un aveugle souffrant de Parkinson aurait moins de mal à se tirer dans le pied.

C’est là faire bien peu de cas de l’héritage intellectuel de Friedrich Hayek et de Milton Friedman, le grand-père et le père du néolibéralisme. Encore moins de la profondeur de la pensée de leurs influents prédécesseurs, de Hobbes à Isaiah Berlin en passant par Locke, Hutcheson, Adam Smith ou Tocqueville. [1]

La position néolibérale – tant est qu’elle soit unifiée – sur le rôle de l’État n’est, d’une part, qu’une conséquence logique parmi d’autres d’un ensemble de prémisses et d’analyses au cœur d’une pensée complexe et riche. D’autre part, le néolibéralisme ne peut en aucun cas se dissoudre dans cette idée simpliste.

Les fondements épistémologiques et éthiques et la vision anthropologique qui fonde la philosophie néolibérale postule, notamment, la primauté de la liberté et de l’intérêt individuels. De l’efficacité des mécanismes de marché dans la régulation économique et sociale. De l’appât du gain et de l’enrichissement personnel comme moteur de la croissance économique comme du développement de la civilisation. De la prépondérance des droits privés. Ainsi de suite. [2]

Les conséquences économiques et politiques de cet ensemble d’axiomes et d’aprioris constituent un ensemble vaste et foisonnant de préceptes politiques.

Les ramener à la réduction de la taille de l’État a au moins deux conséquences. D’une part, de rendre l’idéologie (néo)libérale aussi peu attrayante qu’un prospectus financier. Comment, dans ce contexte, soulever l’enthousiasme des électeurs ? Comment s’étonner, de plus, qu’on s’y oppose avec des arguments tout aussi simplistes ? D’autre part, on confine sciemment, de ce fait, le débat politique à de petits enjeux de management de la chose publique.

Ce discours managérial oblitère l’importance de la discussion et de la délibération dans l’espace public. Une discussion et une délibération authentiques qui dépassent très largement ces considérations de gestionnaire. Une discussion démocratique qui participe de la vigilance, de l’inquiétude, de la remise en question continuelle. Qui ancre l’histoire fragile d’une société dans le présent de ses décisions politiques – et qui, ce faisant, dépasse largement un processus électoral ramené au choix du meilleur gestionnaire de l’administration publique.

La position de l’éditorialiste de La Presse et des figures de proue de l’IÉDM sont à l’image de l’idéologie clientéliste et managériale partagée par au moins trois des cinq principaux partis politiques québécois. Fadaises et billevesées d’une pensée réductrices à en pleurer.

Et la campagne électorale n’est pas encore commencée.

Ça promet.

 

[1] À cet égard, l’ouvrage de Pierre Manent, Histoire intellectuelle du libéralisme (Paris, Calmann Lévy, 1994), constitue une belle introduction.

[2] Le récent livre de Serge Audier, Néo-libéralisme(s) : une archéologie intellectuelle (Paris, Grasset, 2012) démontre à cet égard la pluralité des postures éthiques et politiques néolibérales.

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