Trésor public

NB: ce texte a été publié originellement le 1er août 2012 sur le site du Voir.

 

Discours devant les amis de NOUS ? pour une soirée préélectorale
le 31 juillet 2012 au Bar A à Montréal.

 

Tu te lèves le matin pour aller travailler. En voiture, tu passes pas loin de la chapelle de Sainte-Rose-de-Lima à Sainte-Rose-du-Nord, bâti du bois de ton coin de pays, riche de cet autel fabriqué d’un seul tenant d’une tranche d’arbre centenaire. Glorieuse chapelle qui domine le fjord avec humilité.

Tu te lèves le matin pour aller au bureau de chômage. En autobus, tu passes devant le Cégep de Sherbrooke et tu te rappelles qu’il n’y a pas si longtemps encore tu écoutais le professeur Simard te raconter la poésie des Antilles et du Québec.

Tu te lèves le matin, tu prends le métro pour aller faire tes heures de serveuse dans un hôtel du Vieux-Montréal, avant la reprise de ta session de cours à l’Université. Tu es maussade ce matin, mais en débarquant à la station Champ-de-Mars, la lumière qui traverse les vitraux de Marcelle Ferron t’apaise un peu.

Tu es travailleuse, tu es chômeur, tu es étudiante et tu te lèves en ce matin du 1er août 2012 en pensant à toutes ces choses précieuses et belles qui t’entourent. Ton premier ministre annoncera aujourd’hui, quand toi tu seras occupé à faire ta vie, que des élections auront lieu dans 34 jours.

Le Grand Cirque Sérieux va commencer. Entre promesses et menaces se faufileront de lancinantes idées creuses. Celles de la responsabilité, de la gouvernance, de la bonne gestion des affaires publiques, du déficit, de la crise économique, de la productivité, de l’innovation – de l’avenir des générations futures, pirouette rhétorique faisant office de grandeur intellectuelle.

On va t’en parler sans jamais le nommer. On va afficher son air sérieux, son sens des responsabilités et son impeccable cravate pour te convaincre que ce parti, ce chef, cette équipe sont les meilleurs pour gouverner le Québec. On ne te dira jamais le rôle véritable que devraient avoir ces politiciens une fois élus, une fois qu’il sera décidé qu’ils te représenteront à l’Assemblée nationale : celui de prendre soin du Trésor public.

Le Trésor public.

C’est un vieux mot très précieux. Il existe, de diverses manières, dans toutes les sociétés, de tout temps. Les monarchies se l’appropriaient comme leur bien propre – puisqu’il l’était.

Nos ancêtres révolutionnaires, en Angleterre, en France, aux États-Unis d’Amérique ou ailleurs ont sacrifié leurs vies, leur sang et souvent leurs privilèges afin que ce Trésor soit véritablement public ; c’est-à-dire l’affaire de tous et non celle de quelques privilégiés.

Tu es travailleur, chômeuse, étudiant et tu es la génération future à laquelle pensaient tes ancêtres révolutionnaires qui ont désiré pour toi la démocratie véritable. La démocratie qui repose sur un principe fondamental : la souveraineté complète et inviolable du peuple sur la gestion des affaires publiques. Tu es l’héritier, tu es l’héritière de ce devoir moral supérieur : prendre soin du Trésor public.

Et tu reviendras à la maison après ta journée. Tu ouvriras la télé et tu entendras pendant un long mois ces dames et ces messieurs à l’air sérieux qui essaieront de te convaincre qu’ils sont les meilleurs pour s’occuper du Trésor public.

Mais ils ne te parleront pas du Trésor public. Ils te diront qu’ils sont les mieux qualifiés pour gérer l’appareil d’État, qui doit être aussi efficace qu’une entreprise commerciale. Ou qu’ils ont le plus de sagesse pour assurer l’ordre social, comme un bon père de famille. Ou encore qu’ils ont des bibliothèques complètes d’analyses et de théories écrites par des armées de spécialistes pour mettre en place les programmes sociaux et économiques les plus modernes.

Et toi tu te diras : « Eille, chose ! T’es pas le boss de ma shop, ni mon père, ni mon gérant de banque! »

Et tu te rendras compte, encore une fois, que ceux et celles qui désirent avoir la job ne te parlent pas vraiment de ce qui compte pour toi : prendre soin du Trésor public.

Notre société, notre Québec, a un urgent besoin de poésie et d’humilité dans la gestion des affaires publiques.

Je suis un spécialiste du développement économique et je prétends que le principe fondamental qui doit guider nos décisions économiques est la préservation de la beauté, de la connaissance et de la justice.

C’est cela, prendre soin de notre Trésor public.

Avec sensibilité poétique et avec humilité.

Deux cris déchirants de poètes traversent l’histoire du Québec depuis quarante ans. Celui de Claude Péloquin qui nous crache au visage, au Grand Théâtre de Québec : « Vous êtes pas écœurés de mourir, bande de caves ! » Et celui de Huguette Gaulin qui, avant de s’immoler et de mourir à l’âge de 28 ans sur la place Jacques-Cartier à Montréal, avait hurlé: « Vous avez détruit la beauté du monde! »

Deux cris de poètes que nous avons étouffés sous un paternalisme, une pensée managériale et un arrivisme aussi petits qu’intéressés.

Tu regarderas la télé et tu souhaiteras que ces hommes et ces femmes qui désirent être élus entendent l’écho de ces hurlements. Qu’ils se présentent avec modestie comme des gardiens farouches de notre Trésor public. Qu’ils soient convaincus que l’organisation démocratique de la société est d’abord de préserver avec la dernière énergie la beauté, la connaissance et la justice.

Pas de t’endetter, ni de détruire, ni de prétendre détenir la vérité. Pas de décider à ta place, mais décider pour toi. Pas de gérer, mais de gouverner.

Si ils et elles pouvaient te démontrer que c’est là ce qui anime chacune de leurs décisions, tu te lèverais tout de même tous les matins et ta vie ne serait pas plus facile, comme par magie. Mais tu serais confiant qu’on prend soin de ton héritage, de ton trésor – de notre Trésor public.

D’ici là, je serai avec toi, vigilant et exigeant. La démocratie n’est pas une idéologie ni un slogan publicitaire. C’est toi et moi qui avons le pouvoir de nous assurer qu’on prend soin de notre Trésor public.

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