Le chemin est meilleur que l’auberge

NB: ce texte a été publié originellement le 19 août 2012 sur le site du Voir.

 

Nous avons passé l’étape de la mi-campagne électorale. La « vraie » campagne commencera demain, probablement, après le débat des chefs télévisé « officiel. »

Malgré cela, plusieurs se désolent déjà de la piètre qualité des échanges – qui ne serait même plus au ras des pâquerettes, mais à un niveau infra-lithosphérique. Pareillement, plusieurs d’entre nous qui croyons que la crise sociale allumée par la grève étudiante à la fin de l’hiver est potentiellement porteuse de changements constructifs et profonds pour notre vie en commun perdent espoir qu’il puisse résulter autre chose d’un scrutin aussi banal que les autres, au terme duquel nous n’en conserverons qu’un vague sentiment de lendemain de veille ou de celui d’une vie qui continue sans que rien n’ait, au fond, bien changé.

Un peu partout on discute de l’intérêt de voter « stratégique, » de voter avec ses convictions, d’annuler son vote – sinon de s’abstenir. Les arguments de part et d’autre sont étoffés. La discussion, sérieuse.

Contexte oblige, l’actualité des conversations se concentre ces jours-ci presque essentiellement sur l’issue du scrutin du 4 septembre. À cet égard, les discussions sur le vote « stratégique, » de « conviction, » blanc ou inexistant semblent bien légitimes.

Pourtant, on soulignait encore récemment à grands traits que la vie démocratique ne se réduisait pas à une élection, que manifester dans la rue, prendre la parole dans une assemblée citoyenne, faire mille et un choix à titre de consommateur, de travailleur, de citoyen, constituent des gestes qui participent, eux aussi, de la vie démocratique, bien davantage, en réalité, que l’exercice ponctuel du droit de vote.

La vie politique ne se dissout pas dans une transaction qui se conclurait dans l’isoloir, un après-midi tous les quatre ans. La démocratie n’est pas l’échange de quelques heures de notre temps à écouter le débat des chefs en contrepartie de notre appui offert à un candidat ou à un parti, à l’instar de l’échange de quelques pièces de nickel contre une livre de carottes à l’étal du marché.

Il importe, à mon sens, de répéter que le chemin est meilleur que l’auberge. D’affirmer que ce qui se discute, du pire au meilleur, dans l’autobus, autour de la machine à café ou sur les médias sociaux avant, pendant ou après la campagne électorale participe bien davantage de la vie démocratique que ne l’est l’exercice du droit de vote.

Au lever, mercredi le 5 septembre prochain, un grand nombre d’électeurs québécois seront déçus du résultat. Par définition. Accepter avec respect le verdict des urnes, quel qu’il soit, est une chose. Se résigner à se taire, comme si la messe était dite et que le dialogue politique était clos, en est une autre – inacceptable, celle-là.

Celui qui choisit de se replier dans le silence s’exclut lui-même de la vie démocratique et s’asservit ainsi à l’aphasie étouffante des proverbiales majorités silencieuses.

À mes amis qui d’emblée baissent les bras devant l’issue du scrutin, une quinzaine de jours à l’avance, anticipant le statu quo, je les appelle à ne pas se taire le 5 septembre. À poursuivre les nouveaux modes de dialogues communs que nous avons découverts collectivement au cours des derniers mois. Il faudra les réinventer, les approfondir, les transformer – bien entendu. Cela n’est pas une question de devoir civique : c’est plutôt une chance historique à saisir. Une rare opportunité que nous avons de pouvoir bricoler de nouvelles manières d’être ensemble.

Ce qui ne signifie pas, loin s’en faut, qu’une élection générale n’ait aucune importance ni signification. Elle demeure un rite démocratique essentiel : le rituel de la liberté. Un événement qui nous rappelle, à chaque fois, la liberté politique que nous avons – qui dépasse largement la possibilité, importante, d’élire nos représentants.

Un rituel, l’exercice d’un pouvoir réel et symbolique, qui ponctue le paysage du chemin commun que nous suivons dans notre vie politique.

Dans l’histoire de notre communauté, de notre nation et de notre humanité, que nous fabriquons tous les jours, ce chemin sera toujours meilleur que l’auberge – puisque cette dernière n’existe pas. Il n’y aura ni Grand Soir ni déjeuner au petit matin, à cette auberge. Se désespérer à l’avance de l’issue du scrutin du 4 septembre prochain est aussi vain qu’espérer qu’il transforme comme par magie le monde dans lequel nous vivons. Les 40e élections générales seront un événement démocratique qui s’insère dans un bien plus vaste ensemble de délibérations et de dialogues communs. Qui se poursuivront au matin du 5 septembre, lendemain de veille ou non.

Une observation banale qui, pourtant, me semble essentiel de répéter tant le niveau de découragement anticipé est grand, malgré l’espoir qui a précédé ces belles journées d’été.

 

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