Quelle économie politique de gauche pour le 21e siècle ?

Nul n’est contre la vertu, c’est bien connu. Et la gauche, c’est aussi bien connu, défend la solidarité, la justice économique, le progrès social, l’empathie, la générosité, le bien commun. Le populaire philosophe Michel Onfray l’affirme : « Qu’est-ce qu’être de gauche ? C’est croire à un certain nombre de valeurs que sont la solidarité, la fraternité, le partage, la générosité, la communauté, le don, la gratuité…[ref]Michel Onfray (2012), « Mener une vie de gauche, » La chronique mensuelle de Michel Onfray, no. 84, mai 2012 [En ligne] http://mo.michelonfray.fr/chroniques/la-chronique-mensuelle-de-michel-onfray-n%C2%B0-84-mai-2012/[/ref] »

Ce discours traverse nombre de prises de position d’une certaine gauche autoproclamée. Cette gau-gauche bien-pensante fustigée et raillée par une certaine droite également autoproclamée. Discours populiste auquel s’opposerait un autre discours tout aussi populiste, celui de la responsabilité, de l’ordre, de la sécurité, de la réussite individuelle – discours d’une drette fustigée et raillée par la même gau-gauche.

«Ouverture des États généraux à Versailles, 5 mai 1789» Auguste Couder (1839)

La position de gauche, Onfray, selon ce qu’il écrit, en a eu la révélation à son adolescence, incarnée par ses héros, un socialiste et une communiste :

[I]l y avait toujours chez eux une place à table, de quoi se faire un sandwich, la possibilité de téléphoner à une petite copine pendant des heures… On pouvait les appeler dans la nuit parce qu’on avait été mis à la porte de chez nos parents, il y avait toujours un canapé à ouvrir pour y passer la nuit. Une voiture était toujours disponible pour nos causes les plus fantasques.

À ces nobles sentiments s’opposeraient de vils penchants, aussi petits que mesquins : « Tout ce qui montre de l’égoïsme, de l’impolitesse, de l’incivilité, de la goujaterie témoigne contre la vie de gauche : se croire seul au monde, ignorer les règles élémentaires de la vie à plusieurs, vivre comme si nous étions sans voisins, sans compagnons de table, sans partenaires de voyage dans le compartiment d’un train, seuls dans une file d’attente. »

La gauche détiendrait ainsi le monopole de l’empathie, de la civilité, de l’amour du prochain et de la sauvegarde du bien commun ?

Billevesées et balivernes !

Ce plaidoyer de Onfray est tout sauf anecdotique. Son simplisme infantile se généralise dans le discours politique – reflet d’un manichéisme réducteur et stérile. À gauche comme à droite.

Bien sûr, la gauche et la droite ont été dès l’origine le reflet d’une opposition. D’une position relative par rapport aux parties adverses. On le sait, ce vocabulaire date de la Révolution française. Un représentant du second État aux États généraux, le Baron de Gauville, écrit dans son journal, en date du 29 août 1789 :

Le 29, nous commencions à nous reconnaître: ceux qui étaient attachés à leur religion et au roi s’étaient cantonnés à la droite du président, afin d’éviter les cris, les propos, et les indécences qui se passaient dans la partie opposées. […] J’avais essayé plusieurs fois de me placer dans les différentes parties de la salle et de ne point adopter d’endroit marqué, afin d’être plus le maître de mon opinion, mais je fus obligé d’abandonner absolument la partie gauche, ou bien j’étais condamné d’y voter toujours tout seul et par conséquent condamné aux humées des tribunes.[ref]Gauville, Louis-Henri-Charles de [1789-1790✝], Journal du Baron de Gauville député de l’ordre de la noblesse aux États généraux depuis le 4 mars 1789 jusqu’au 1er juillet 1790, prés. par Édouard de Barthélemy, Paris, Gay, 1864, p. 20.[/ref]

Trois mois plus tard, une seule note pour le 21 novembre :

Le 21. C’est de ce moment que le côté droit du président commença à n’être plus composé que d’amis de l’ordre.[ref]Id., p. 34.[/ref]

La droite et la gauche politique et économique sont donc des positions relatives, mais aussi des prises de position. Être de gauche ou de droite est une posture, un a priori moral, donc idéologique.

Ramener ces postures à de bons (ou mauvais) sentiments ne permet d’aucune manière la tenue d’un dialogue politique fécond. Il se cantonne à des éthiques personnelles de la vertu, aux moeurs individuelles. Impossible, sur cette base, de fonder une pensée politique et particulièrement une économie politique.

Qu’est-ce qu’une économie politique de gauche, alors ? Il serait bien évidemment présomptueux de prétendre y répondre simplement. Cependant, il me paraît clair qu’elle ne puisse se fonder sur des « valeurs » individuelles quelconques. Déjà, la vacuité du concept – à tout le moins le flou de sa définition – ne constitue en aucun cas une base conceptuelle bien solide.

Les discours populaires se réclamant de la gauche comme de la droite en ce début de 21e siècle s’enlisent dans le vague de ces vertus individuelles plutôt que d’affronter avec rigueur les fondements de leurs positions. La complexité du monde dans lequel nous vivons ne peut s’expliquer ni s’engager sans une interrogation rigoureuse des fondements intellectuels des idéologies qui prétendent répondre à ses gigantesques défis.

Une économie politique de « gauche » doit s’outiller d’une épistémologie, d’une éthique et d’une théorie politique conséquentes. Vaste programme, bien sûr. Mais les discours de bonne sœur servis par les gauchistes à la Michel Onfray comme ceux de bon père de famille distillés par les chantres du néolibéralisme n’atteignent aucun autre objectif que d’attiser des polarisations stériles. Auxquelles il faut opposer la complexité, la nuance et la contradiction fertiles.

La plus profonde opposition entre la gauche et la droite, à mon sens, repose sur leurs épistémologies respectives. L’une holiste, l’autre individualiste. La gauche, telle que je l’entends, considère que la société, la communauté, le re-groupement, constituent des ensembles dont la valeur (terme à définir) est plus grande que la somme de celles de ses parties.

Le discours antinéolibéral, voire anticapitaliste, se limite trop souvent à pourfendre son utilitarisme, sa tendance inéluctable à la marchandisation de tous rapports humains et ses désastres pour le soi-disant bien commun (l’environnement, les droits humains, etc.). Or, il ne s’agit là que de variantes légèrement plus sophistiquées des indignations de Michel Onfray ou du Baron de Gauville. Il se ramène aux moeurs individuelles, à des opinions politiques plutôt qu’à une pensée politique. Laquelle doit se fonder notamment sur une épistémologie et une éthique, l’une nourrissant l’autre. Une épistémologie et une éthique qui ne nient pas l’individu, encore moins sa liberté.

Je plaide pour une économie politique de l’individualité – par opposition à une économie politique de l’individualisme -, fondatrice d’une gauche débarrassée de ses réflexes poussiéreux. Au contraire d’un individualisme qui fabrique l’image d’un être humain désincarné, évoluant, en quelque sorte, dans un vase clos sans contacts avec ses semblables qu’en fonction de liens transactionnels, le concevoir dans son individualité présuppose qu’il se réalise pleinement dans sa créativité et dans des liens empathiques où il se projette dans la réalité de l’autre – donc qui évolue en fonction de son altértié.

Une économie politique qui campe une vision radicale de l’individualité, à la fois épistémologiquement, moralement, juridiquement et politiquement se basera, ainsi, sur un certain nombre de postulats fondamentaux :

1.Placer l’individualité au centre de l’économie politique implique de fonder notre compréhension de l’économie sur la dynamique de la création et de l’innovation. Les théories dites de la « croissance endogène, » c’est-à-dire déterminée par l’innovation, ont déjà fait un timide pas dans cette direction en réintroduisant les principes de destruction créatrice de Schumpeter dans l’analyse économique[ref]Schumpeter décrit la destruction créatrice comme un « processus de mutation industrielle – si l’on me passe cette expression biologique – qui révolutionne incessamment de l’intérieur la structure économique, en détruisant continuellement ses éléments vieillis et en créant continuellement des éléments neufs. Ce processus de Destruction Créatrice constitue la donnée fondamentale du capitalisme: c’est en elle que consiste, en dernière analyse, le capitalisme et toute entreprise capitaliste doit, bon gré mal gré, s’y adapter. » Joseph A. Schumpeter (1942), Capitalisme, socialisme et démocratie, Paris, Payot, 1990, pp. 116-117. Sur la théorie de la croissance endogène, voir la synthèse de Paul M. Romer (1994), « The origins of endogenous growth, » Journal of Economic Perspectives, 8(1) : 3-22.[/ref]. On accorde, cependant, trop peu de place à cette dynamique dans l’évolution des sociétés postcapitalistes. Car l’innovation scientifique et technique et la création artistique constituent les moteurs macro (sociologiques et économiques) qui déterminent davantage les comportements individuels que l’appât du gain, la recherche du profit ou l’enrichissement individuel. À l’individualisme s’oppose ainsi une recherche d’individualité, celle de la réalisation de soi en société, en fonction de la situation concrète de l’autre.

2. Corollairement, elle implique une éthique de l’altérité – ce qu’un individualisme épistémologique basé sur des motivations utilitaristes ne permet pas, à tout le moins ne positionne pas au cœur de sa vision du monde. L’individualité créatrice doit nécessairement tenir compte à la fois de la dynamique sociale dans laquelle elle s’inscrit et du droit à la capacité de l’autre à s’épanouir de la même manière. Dans le premier cas, la dynamique créatrice ne peut se faire à l’encontre des intérêts de l’ensemble de la communauté ni de son futur. Dans le second, elle implique un droit fondamental à contribuer à cette dynamique au même titre que tous les membres de la communauté.

3. Conséquemment, cette vision du monde doit se refléter dans le contrat social qui lie les membres de la communauté et dans les institutions juridiques qui la régissent. Le droit à l’épanouissement individuel dans la communauté se double d’un devoir envers celle-ci parce qu’elle dépasse chacun de ses membres. Les droits humains sont mis à mal depuis nombre d’années, tant à gauche qu’à droite. Galvaudés, détournés, instrumentalisés – leur portée révolutionnaire s’est perdue dans les officines du pouvoir économique qui les ont réduits à de simples moyens de défense et ont perdu leur capacité constructive. Nous devons à mon sens les réanimer, les réhumaniser.

4. L’organisation politique devra rendre compte de cette capacité et de ce devoir de contribuer à son épanouissement. Malgré l’avènement de possibles mobilités sociales, essentiellement après la deuxième guerre mondiale – qui, toutefois, s’étiolent grandement depuis la fin des années 1970 –, les démocraties libérales demeurent les héritières des révolutions politiques du 18e siècle et n’ont pas achevé le projet politique radical d’une participation véritablement ouverte et égalitaire à l’édification de l’avenir de la communauté. L’absence de l’accès complet à cette potentialité n’assure pas la pleine capacité des individus de se réaliser eux-mêmes et encore moins de le faire dans le respect des intérêts de la communauté.

Depuis la fin des « Trente glorieuses »[ref]Selon l’expression et l’analyse de l’historien Jean Fourastié (1979), Les Trente Glorieuses, ou la révolution invisible de 1946 à 1975, Paris, Fayard.[/ref], les démocraties libérales se sont graduellement éloignées de cet idéal, ici schématisé. Parce que depuis près de quatre décennies, nos économies ont sapé le socle nécessaire à son avènement: l’égalité.

L’égalité comme idéal radical. L’égalité économique qui fonde les autres formes d’égalités : juridique, politique (y compris électorale), culturelle et éducative. Une égalité nécessaire pour assurer le développement du plein potentiel des individualités. Une égalité qui ne se contente pas du simplisme de l’individualisme néolibéral, qui se réduit trop souvent, dans le discours dominant, à une vision négative de la liberté[ref]Cf. Isaiah Berlin (1958), « Two concepts of liberty, » in Four Essays on Liberty, Oxford, Oxford University Press, 1969, pp. 118-72.[/ref]: celle de ne pas être entravé et d’être protégé de la coercition. La liberté de l’individualité, a contrario, assure à l’individu la capacité pleine et entière à créer plus grand que soi.

L’économie politique de gauche du 21e siècle devra, à mon avis, se fonder sur cet idéal radical d’égalité – et, en cela, demeure la seule véritable distinction qui l’oppose à la droite néolibérale. Les projets de régulation économique et sociale doivent, conséquemment, s’y appuyer. Cette égalité radicale ne se dissout pas dans une vision juridique: il ne s’agit pas d’un droit mais d’un projet politique projeté dans la dimension de l’infini des possibles.

Fondamentalement, il s’agit de réanimer une vision de la place de l’humain dans sa communauté. L’idéal des Lumières – Liberté, Égalité, Fraternité – dépouillé de son embourgeoisement ; dépouillé, aussi, de la vision mécaniste dominante au 20e siècle, autant celle héritée du marxisme que du libéralisme économique. Une véritable vision organique de la complexité de l’économie politique qui ne fasse pas appel aux bons sentiments d’un Onfray ou d’un Baron de Gauville. Une vision complexe de l’économie politique parce qu’elle affirme la primauté des possibles créatifs, pluriels par définition, donc contradictoires dans leur multiplicité.

En cela, une économie politique de gauche constitue un projet centré sur un égalitarisme nourri de liberté individuelle et contraint par la responsabilité des liens fraternels qui unissent les membres de la communauté.

 

NB: Un immense merci à Sylvie Dupont, trad. a. pour sa lecture attentive et ses suggestions.

 

Une réflexion au sujet de « Quelle économie politique de gauche pour le 21e siècle ? »

  1. La pensée conservatrice reposant souvent elle aussi sur une épistémologie holiste, votre distinction entre droite et gauche ne tient pas la route.

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