Rentrez en dedans

NB: ce texte a été publié originellement le 27 août 2012 sur le site du Voir.

 

Jour de rentrée, Université de Montréal, pavillon Jean-Brillant, fin des années 1990.

J’ai fin vingtaine, je suis un fier et prétentieux nouveau chargé de cours. Je partage mon temps entre l’enseignement de l’analyse des interventions de l’État, des théories politiques critiques en science-pô et de l’analyse économique à HÉC.

Début septembre, le temps est toujours doux, le soleil, toujours rieur. Parce que la rentrée, demeurera pour moi toujours le plus beau temps de la vie. Renouveau, retrouvailles, fraternité, connaissance, création – la sensation, par-dessus tout, d’appartenir à une longue tradition qui remonte à la Sorbonne du Moyen Âge si ça n’est à l’Académie de Platon ou au Lycée d’Aristote.

Une noble et grandiose histoire qui a voulu que l’Université – avec un U majuscule – soit le château-fort inviolable de la liberté absolue de pensée et de création. Du respect de la divergence des idées. De la fraternité dans la différence. Des liens entre maîtres et élèves, où les premiers élèvent, justement, les seconds à des niveaux toujours plus élevés de connaissance, d’esprit critique, d’imagination et d’humanité.

L’Université n’est pas un building ni une business. L’Université n’est pas usine à petits robots qui répondent aux besoins des entreprises ni de l’appareil d’État ou de tout autre organisation d’intérêts, privés ou publics. L’Université n’est pas une propriété privée, « comme un centre commercial » pour reprendre les mots de l’inénarrable recteur de l’Université de Montréal, Guy Breton.

L’Université est une institution centrale à nos sociétés – j’oserais dire à notre civilisation, même si j’abhorre ce mot. À notre humanité, en tout cas.

On ne protège pas une institution avec les forces policières: on en défend becs et ongles la mission première et fondamentale.

L’Université n’est rien sans les professeurs, les chercheurs et les étudiants, monsieur Breton. Elle ne se gère ni comme une business, ni comme votre fief féodal.

Il y a quinze ans, mes rentrées étaient faites de fous rires, de gags pendables, de partys avinés, de cahiers neufs, de négociation de plans de cours, de désir d’apprendre et de créer.

En ce 27 août 2012, la rentrée au pavillon Jean-Brillant de l’Université de Montréal, ce pavillon où j’ai étudié et enseigné, est marquée de l’odieux: des policiers armés dans les classes devant au moins un professeur traumatisé. L’intrusion de l’appareil coercitif d’État dans le sanctuaire ultime de nos libertés individuelles et collectives.

Le rôle des recteurs et des doyens est de défendre cette liberté, à tout prix. Guy Breton, recteur de l’Unversité de Montréal n’a aucun pouvoir. Aucun. Il a une autorité morale et administrative tant et aussi longtemps qu’il respecte l’héritage de ses illustre prédécesseurs de toutes les Universités du monde. Il est garant de l’harmonie de cette universitas hominorum – cette assemblée d’hommes et de femmes.

Ce matin, à nouveau, il a trahi cet héritage. Sous prétexte de méfaits de quelques imbéciles énervés et masqués, il a « géré » son Université comme si c’était une business. En prétendant que des actes criminels graves ont été commis (ce que son porte-parole n’est même pas en mesure de confirmer d’aucune manière), il force des professeurs à enseigner. Il attise les braises du mécontentement plutôt que de les apaiser. Moi qui ai à mon actif la création de trois entreprises, je ne donnerais même pas la gestion d’une PME à ce monsieur, à moins que ça ne soit un minable sweatshop dans un coin perdu des Philippines. Et encore.

Votre rôle, monsieur le recteur, est d’assurer la liberté d’enseignement. D’apaiser les tensions lorsqu’elles existent. D’aller vers les étudiants et les professeurs grâce auxquels votre autorité vous est accordée, pas de les confronter. Ni d’envoyer des flics armés jusqu’aux dents.

Vos gestes sont une honte à tout l’héritage occidental de l’institution à laquelle vous devez tout.

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