Bon pour les autres

Lettre à mon ami Patrick White à l’occasion de la parution posthume du livre écrit par son père John, Volontairement bon: petites histoires philosophiques.

 

Quand j’ai appris la mort de ton père au mois de janvier, j’ai inévitablement fait un parallèle avec celle du mien, survenue il y a presque six ans. J’essayais d’imaginer ta peine, les contours du vide que sa mort laissait en toi. Mon père était un gros ours bourru, grognon, athée, anticlérical féroce, vaguement anarchiste, scientifique avec une âme de poète. John était un grand doux, souriant et joyeux, croyant, catholique pratiquant, vaguement conservateur, philosophe et professeur. On peut difficilement imaginer meilleur contraste.

Volontairement bon: Petites histoires philosophiquesde John White, Éditions Publistar, 2012.

Les deux sont morts beaucoup trop jeunes. À 66 ans, ton père méritait de vivre au moins vingt sinon trente ans de plus; même chose pour le mien. Tous les deux nourrissaient nombre de rêves et de projets.

Lorsqu’on perd son père, on pense d’abord à soi. Ce qui nous manquera de lui. Plus ou moins rapidement, tu te surprendras, pendant encore un bon moment, à chercher ce qui reste en toi, pour toujours, de ton père. Les petits souvenirs deviendront doucement de plus en plus flous, les réflexes qui te liaient à lui disparaîtront. Tu décanteras, littéralement: à la fin ne subsistera que l’essentiel de ton héritage.

Ce que John écrit dans son petit livre, le dernier des gestes généreux dont il avait l’habitude, comme tu l’écris si joliment dans ta préface, représente un peu ce que tu as reçu de lui et qui reste en toi.

Et c’est à l’examen de ce qui est en nous qu’il nous convie. Pour nous amener à l’intérieur de nous, il observe finement le monde dans lequel il a vécu. Il s’étonne, dès le début de son livre, du comportement de ses semblables: « Les humains s’attardent davantage à ce qui va mal qu’à ce qui va bien. Sommes-nous tombés sur la tête? » (p. 19)

Naïve observation, a priori. À le lire, ton père semble un homme d’un temps révolu parachuté dans notre monde. Il l’affirme d’emblée: l’humain est bon par nature, son chemin doit donc conduire à la bonté, pour lui-même, d’abord. Pour mener une vie bonne, comme on le disait autrefois. Il s’écrie avec enthousiasme: « On ne se lasse pas du bien ! » (p. 43).

Sous ses airs naïfs, ton père cherche à nous accompagner dans une démarche profonde, intérieure. À la recherche du bien en nous. À interroger nos propres actions, nos propres jugements moraux, aussi.

Ce en quoi, vois-tu, ton père se distingue du mien. Pour mon père, le mot « morale » sentait si fort la fumée d’encens des messes de son enfance qu’il le répugnait. Il s’agissait, pour lui, d’une « faiblesse de la cervelle », pour reprendre le mot de Rimbaud.[ref]Arthur Rimbaud (1873), Une saison en enfer, in OEuvre-vie, éd. par Alain Borer, Paris, Arléa, 1991, p. 434 (« Délires II, Alchimie du verbe »).[/ref] Un réflexe d’âne fouetté par d’obtus curés. C’était bon pour les autres, pas pour lui, qui se croyait, ultra-cartésien, au-delà du bien et du mal.

En ce sens, le livre de ton père lui aurait paru, au mieux, la douce folie d’un homme d’un autre temps, au pire, passéiste.

Ce réflexe risque d’être celui de bien des lecteurs du livre de ton père. Autant de la part des petits-bourgeois bien-pensants que des intellectuels branchés qui n’auront que du dédain face à ce livre de philo-pop à la couverture trop joyeuse et « grand public » (l’horreur !) pour leurs sombres et profondes statures olympiennes.

Pourtant John nous guide par la main avec lui, en bon professeur qu’il était, dans un parcours qui est beaucoup moins innocent et léger qu’il n’en a l’air. Ses mots peuvent sembler simplistes: « Une vie réussie implique selon moi de choisir le bien de préférence au mal » (p. 125). Or, à mon sens, ils sont tout à fait séditieux, en ces temps maussades. Non pas qu’ils soient neufs – ton père puise dans son éducation philosophique classique pour éclairer notre présent. Mais en ce début de 21e siècle, il faut un sacré culot pour les affirmer…

Il montre, donc, contrairement à ce que croyait mon père, que la morale n’est pas « une faiblesse de la cervelle ». Bien au contraire. Pour être bon, il faut d’abord l’être avec soi même. On le sera ensuite avec l’autre, puisqu’on lui reconnaîtra cette bonté. Mais cette reconnaissance n’entre pas en notre âme et conscience par l’intervention du Saint-Esprit: il faut le vouloir. Si « le désir naturel du meilleur existe bel et bien » (p. 75) chez chacun d’entre nous, il faut l’alimenter. Par la réflexion philosophique, par l’introspection, par un élan vers l’autre.

Être bon pour les autres nécessite de le vouloir: « Cet altruisme doit prendre racine dans la volonté de la personne. » (p. 95) Une volonté du bien – pour soi et pour l’autre – qui ne rend surtout pas aveugle, car il « faut avant tout chercher la vérité, laquelle exige d’appeler le bien et le mal par leur nom » (p. 35).

En bon professeur, John nous joue un bien vilain tour. D’entrée de jeu, il semble un peu ringard, un peu facile, aussi. Mais au fil de notre lecture, on en vient à constater que ce qu’il nous propose – car il s’agit d’une proposition – est d’une grande exigence envers nous-même comme envers les autres. Une bonté, une recherche du bonheur, de la joie et de la paix, ancrée dans une « croyance raisonnable » (p. 143) – c’est-à-dire la foi en la bonté naturelle de l’humain mais dont les actions sont aussi guidées par la raison. « Voilà donc, conclut-il, un optimisme qui n’est pas sans racines » (p. 151).

Pour mon père, la morale, c’était bon pour les autres. Cependant, dans sa vision des choses, il était nécessaire d’être bon pour les autres. Ton père nous montre que pour y arriver, il faut être aussi bon pour soi-même. Cultiver notre désir de paix et de joie, qui « sont en quelque sorte notre habitat naturel » (p. 37).

L’intellectuel infatué ricanera sans doute du testament de ton père. Car, nourri de cynisme, il n’a d’autre habitude que de voir le mal, l’injuste et le laid dans le monde qui l’entoure. Posture égoïste s’il en est – regard hautain de celui qui sait. Car John nous invite paradoxalement à l’humilité en cultivant volontairement le bien en nous. Sans aveuglement sur la réalité de la violence, de l’injustice ni de la souffrance.

Une croyance raisonnable que mon père ne connaissait pas et qu’il ne m’a pas apprise. Heureusement que John est là – et que son fils a pu s’assurer de la publication de son petit livre.

Soyons heureux et bienveillants, cher Patrick, et à la fin de l’histoire, nous pourrons clamer, en riant, ta phrase fétiche: « On est pas bien, là ? »

Bonne route, mon ami…

 

Celui qui est porté à voir surtout le mal devra ni plus ni moins vivre une transformation de sa personne pour parvenir à voir le bien là où il se trouve. Car seule une personne qui s’attarde au bien arrive à le percevoir dans toute son étendue, puisqu’elle a su se développer en totalité. […] La joie et la paix étant l’état naturel de l’homme, par un retour du balancier, le besoin de vivre en présence du bien reviendra possiblement à sa charge. (p. 147)

 

 

John White, Volontairement bon: Petites histoires philosophiques, Montréal, Publistar (Groupe Librex), 2012, 160 pages, 22,95 $. Accompagné d’une préface de son fils Patrick et d’une postfasce de son ami et ancien collègue au département de philosophie du cégep de Sainte-Foy, Gérard Lévesque.

Table des matières :

Ch. 1. – La tendance à s’attarder au mal

Ch. 2. – Les conséquences

Ch. 3. – Le goût du meilleur

Ch. 4 – Sommes-nous une bande d’égoïstes ?

Ch. 5. – Les jeunes sont-ils paresseux ?

Ch. 6. – La mort nous parle du bien

Ch. 7.– L’actualisation de soi

Ch. 8. – Comment se sortir du bourbier ?

 

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