Le bedeau de campagne

NB: ce texte a été publié originellement le 13 décembre 2012 sur le site du Voir.

 

Ainsi, le bedeau est allé demander conseil à monsieur le curé. Jean-François Lisée, ministre des Relations internationales, est allé demander conseil au Commissaire à l’éthique afin d’évaluer s’il devait conserver la rétribution que lui accordait son ancien employeur, l’Université de Montréal.

Dans un texte publié sur son blogue personnel – « Que faire lorsqu’on est un privilégié de gauche? » – il affirme s’être demandé depuis son élection ce qu’il devait faire avec cet argent : devait-il accepter une double rémunération, étant élu. Ne trouvant pas la réponse en son for intérieur, il a requis un avis officiel du chien de garde de la bonne morale des élus québécois. Le brave homme lui a donné sa bénédiction. Rien dans les lois ni dans leur saint-esprit ne condamne le clerc de recevoir une double rémunération. Mais la conscience du ministre n’en était pas pour autant soulagée. Le taraudait un grave dilemme moral : que doit-il faire, lui, un « privilégié de gauche, » avec tout ce fric ? « Cela, écrit-il, me renvoie donc à ma propre conscience, et à ma propre conscience sociale. Cela me renvoie au principe d’exemplarité. » Il versera donc sa rémunération de l’Université de Montréal à des organismes de sa circonscription.

Quelle élévation, quelle grandeur d’âme !

Il me niaise-tu, là, monsieur le ministre ?

L’absence totale de sens politique de Jean-François Lisée me laisse sans voix. Comment l’ancien conseiller d’un premier ministre, le stratège du référendum de 1995, l’auteur de l’étoffée biographie de Bourassa, le brillant et prolifique analyste de la chose politique peut-il être à ce point dénué d’instinct et de jugement politique ?

Car il s’agit de politique, pas d’éthique, contrairement à ce qu’il prétend dans son texte. Voire même, tout simplement, de perception publique des actions d’un homme politique. L’histoire du double mandat de André Boisclair, son employé, était déjà suprêmement nullissime. Les trois mois qu’il a mis à réfléchir à ce qu’un « privilégié de la gauche doit faire » dépasse l’entendement.

Quoi ? En montant la première fois dans sa limousine, monsieur le ministre a subitement oublié le contexte social et politique dans lequel nous évoluons depuis des années ? Que les agissements des élus sont, aux yeux de la population, suspects, quels qu’ils soient ?

La charge de député, encore plus de ministre, est un privilège que les citoyens accordent à l’un des leurs. Celui-ci, celle-là, doit – devrait – l’accepter avec humilité et reconnaissance. Jean-François Lisée prétend agir avec « exemplarité. » Pourquoi avoir attendu trois longs mois avant de prendre cette décision, d’avoir cru nécessaire de consulter le curé en éthique ? L’évidence même pourtant : dans le contexte qui est le nôtre, hésiter sur cette question se serait-ce qu’une seconde relève de la plus pure bêtise politique.

Qui plus est, dans son pontifiant texte, Lisée se drape des habits vertueux du grand seigneur moral de la gauche, garante, à le lire, des nobles sentiments de générosité et de grandeur d’âme. Comme si la « gauche » détenait le monopole de la morale publique.

D’une part, cette position participe de la plus pure démagogie et d’un psychologisme aussi facile que réducteur. Une « conscience sociale, » comme l’écrit Jean-François Lisée, ne se réduit pas à une inclination psychologique à faire le bien ou le mal. Elle doit s’appuyer sur une réflexion sociale et politique, pas sur les anxiétés personnelles d’un individu. Si la « gauche » se distingue de la « droite, » c’est par sa vision holiste de la société – en ce qu’elle considère que le tout (social) est plus grand que la somme de ses parties. Or, dans sa prise de position, Lisée est parfaitement individualiste, à l’instar de la droite qu’il prétend mettre K.O.: « c’est mon argent et j’en fais ce que je veux » a-t-il même déclaré en conférence de presse.

D’autre part, Jean-François Lisée confond allègrement justice sociale, déontologie et philanthropie. La justice sociale, ne lui en déplaise, n’est pas affaire individuelle – particulièrement lorsque l’on se considère de « gauche » – elle doit se penser dans l’ensemble du fait social. Encore moins, elle ne se ramène surtout pas à la déontologie – cela devrait relever de l’évidence qu’une double rémunération est tout simplement pas admissible pour un élu, nul besoin d’y réfléchir pendant trois mois ni de consulter le Commissaire à l’éthique. Mais surtout, surtout, que la philanthropie, particulièrement la philanthropie ostentatoire – « voyez, combien je suis bon prince, je donne aux nécessiteux » – est odieusement petite et condescendante. En quoi monsieur Lisée se distingue de Warren Buffet ou de Bill Gates, ce faisant? En rien.

Le fait que le don de cette somme aidera réellement certains démunis n’y change rien. Le ministre Lisée aurait du avoir le réflexe immédiat – je dis bien le réflexe immédiat – d’offrir cette rémunération.

En lieu de quoi, tel le bedeau de village, il a couru voir monsieur le curé, s’est gratté le fond de la tête et a bombé le torse, fier de son pouvoir de gérer la messe diplomatique du dimanche devant les fidèles béatement réunis à l’église, en leur montrant la grandeur de sa générosité.

Lorsqu’on désire changer le monde, il faut faire preuve de cohérence et de rigueur dans l’audace. Tergiverser et reculer après coup sur des questions éthiques et politiques comme l’a trop fait le gouvernement Marois en prenant des décisions qui ne le distingue en si peu de choses de la soi-disant « droite » honnie ne fait qu’alimenter la suspicion publique face à ce désir de changement. Ou bien le PQ n’est que peu habité par ce désir de changement.

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