La magie de Noël

NB: ce texte a été publié originellement le 23 décembre 2012 sur le site du Voir.

 

C’était quelques jours avant Noël. Julie buvait tranquillement son thé, dans le silence de la fin de soirée. Les enfants dormaient depuis un bon moment, la radio était fermée, le grésil clapotait sur les fenêtres de la cuisine. Son état semi-conscient lui démontrait pourtant l’évidence : boire ce thé, qui n’était à ses yeux qu’un automatisme acquis avec le temps, lui apportait un réel plaisir. Un luxe.

Il se faisait rare, le luxe, depuis des mois. Elle commençait à être habituée à compter sa petite monnaie comme on égrène l’espoir qui nous quitte petit à petit. Elle pensait aux enfants, particulièrement insupportables aujourd’hui. Le plus vieux bavait sans s’épuiser la plus jeune qui, elle, pleurait – hurlait, plutôt – sans souffler. Les remontrances de leur mère passaient à mille pieds au-dessus de leur tête. Ils s’étaient endormis d’épuisement plus qu’autre chose et Julie se demandait encore ce qui la gardait éveillée.

En mai l’année d’avant, on l’avait congédié du call center où elle travaillait depuis huit ans. Les patrons avaient invoqué la concurrence féroce, le manque de productivité et la chute des profits pour fermer la business qui allait déménager ses activités aux Delaware. Tout le monde savait très bien, évidemment, que la fermeture s’expliquait par la tentative des employés de se syndiquer. Depuis des mois, les employés en discutaient secret, malgré les efforts de garder le projet secret, les patrons l’avaient su.

Au début, le discours des représentants de la centrale syndicale avait séduit Julie. Il lui semblait juste que les employés de l’entreprise se serrent les coudes et soient solidaires les uns des autres face à un patron qui n’avait jamais collaboré avec eux pour créer un climat de travail humain et harmonieux. Mais en même temps, elle avait douté. S’opposer aux patrons, c’était risquer l’opposition permanente, la guerre.

La guerre, elle l’a perdue. Depuis des mois elle n’a plus le droit à l’assurance-chômage – elle est maintenant sur le bien-être social. Son chèque couvre à peine son loyer. Pour payer ses dépenses, elle se rabat sur des jobines au noir – si elle déclare la moindre cenne, son chèque sera coupé. Elle qui avait vécu honorablement de son travail, comme on dit, vit maintenant des fins de mois déshonorantes. Le petits ne comprennent pas pourquoi on ne va plus au cinéma le dimanche, qu’on mange du satané chili végétarien trois fois par semaine et qu’il n’y a plus de bacon au déjeuner la fin de semaine.

Demain, Julie devra se résigner à visiter la banque alimentaire. Cette fois-ci ce sera encore plus douloureux, elle n’aura pas d’autre choix que d’accepter quelques jouets que les petits prétentieux du Plateau auront échangé contre leur bonne conscience. Une inquiétude soudaine : sont-ils emballés ? Est-ce qu’on donne du papier d’emballage, sinon ? Elle se rappelle toutes ces années où elle trouvait ridicule de jeter tous ces papiers colorés quelques heures à peines après en avoir recouvert les cadeaux. Si au moins elle les avait conservés…

Puis l’anxiété, maintenant habituelle. Qu’est-ce qu’elle raconterait, si elle croisait une ancienne connaissance, un ancien ami ? Depuis ce jour où elle avait du se résigner à demander des prestations de B.S., elle avait préféré couper les ponts avec nombre de ses proches, incapable d’affronter leur présence et leur pitié de merde. Bien sûr, elle s’était fait le scénario mille fois dans sa tête : elle aurait envie de leur crier « fuck you ! » mais elle leur sourirait modestement, les yeux au sol, en disant qu’elle traversait une mauvaise passe mais que dans pas long, tout irait mieux – et que les enfants grandissaient à vue d’œil, c’est pas croyable.

Alors elle se dit que demain elle ira chercher ce panier de Noël qui lui donne l’envie de vomir. Elle le fera pour Eugène et Aude – en tout cas elle se donnera l’illusion qu’elle le fera pour eux, pour qu’ils passent un beau Noël. Elle mettra tout de même, sous son manteau d’hiver, donc ça ne donnera rien, un joli chemisier qu’elle aura lavé à la main parce que la câlice de laveuse a lâché. Elle prendra une grande respiration, en haut de l’escalier, après avoir laissé les enfants à la voisine. Elle tournera le coin de rue et elle verra la longue file d’attente. Elle espionnera fébrilement les visages pour être certaine de ne reconnaître personne.

Puis la magie de Noël la gagnera. Elle les verra, ces anciens petits robots travailleurs rouillés par la cupidité des puissants avancer le dos vouté sous une honte qui ne leur appartient pas, les pieds mouillés de la tristesse sale de la neige brune de la ville, et elle tombera face première dans la sloche du désespoir où elle finira par se noyer par dévouement pour la crisse de magie de Noël qui devrait illuminer les yeux de ses enfants.

***

C’est à ce moment que Julie se réveilla en sursaut ; tout ça ne fut qu’un cauchemar.

Mais non, je blague. Julie ne se réveille pas pantoute ; elle ne vit pas dans le procédé littéraire de l’histoire d’un étudiant de secondaire 3 écrite au passé simple. Elle vit dans une réalité bien concrète qui s’écrit au présent.

Encore une fois cette année, les banques alimentaires un peu partout au pays ont constaté l’augmentation de leur « clientèle » non traditionnelle (c’est-à-dire autre que les itinérants et les assistés sociaux) : personnes âgées recevant des prestations de vieillesse et travailleurs au statut de plus en plus précaire.

À l’occasion du grand tri de Noël de Moisson Montréal, le maire par interim Michael Applebaum a rappelé cette triste réalité et invité ses concitoyens à faire preuve de générosité tout au long de l’année, pas uniquement dans le temps des Fêtes. Il serait facile de décrier ces gestes d’offrande – qui ne serviraient qu’à donner bonne conscience au donateur. Il s’agit pourtant d’authentiques gestes de solidarité, l’un des fondements de notre vie en société.

Cela dit, il est vrai qu’ils ne suffisent pas : une société incapable de nourrir adéquatement ses travailleurs et ses retraités est profondément dysfonctionnelle. Cette réalité n’est pas apparue comme par magie ni par punition divine. À la hausse importante et soutenue du prix des denrées alimentaires couplée de la précarisation grandissante de la situation des travailleurs s’ajoute le saccage des mesures de soutien aux plus démunis d’entre nous à coup de tronçonneuse idéologique par des néoconservateurs à sang froid. L’ampleur du travail à faire pour reconstruire et repenser notre « vivre-ensemble » économique et politique face aux problèmes qui sont les nôtres est immense et nécessitera ingéniosité, ouverture et, probablement, de grands sacrifices. Mais il ne sera possible de le réaliser qu’avec un profond esprit de générosité et de solidarité dont la tradition des paniers de Noël n’est que le b.a.-ba.

Je nous souhaite malgré tout un très Joyeux Noël et, surtout, une très bonne année 2013, nourrie d’ouverture à l’autre, de solidarité humaine, de coopération et de rêves d’un monde meilleur concrétisés dans nos communautés.

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