Dévier de la norme est révolutionnaire

NB: ce texte a été publié originellement le 12 février 2013 sur le site du Voir.

 

Without deviation from the norm,
progress is not possible.

Frank Zappa [1]

 

NB: J’ai lu ce texte à l’émission « Dans le champ lexical » à CIBL le 12 février 2013.

 

Pendant plusieurs années, je descendais tous les matins de la semaine à la station de métro Square-Victoria. Une des sorties donne sur la rue Saint-Jacques, aux pieds d’un gratte-ciel, le siège social de Quebecor. Pour atteindre cette sortie, on doit emprunter un très long corridor, très large aussi, qui monte en pente douce. À cause de sa largeur, le plafond semble démesurément bas. À l’heure de pointe du matin, la foule dense se dirige d’un pas lourd et le dos vouté vers la sortie.

À de nombreuses reprises, je me suis arrêté à l’entrée de ce corridor pour regarder mes semblables qui, comme moi, marchaient quotidiennement avec automatisme vers leur travail. Tous ces gens trottant comme des robots afin de gagner leur vie me rappelaient les scènes de Métropolis de Fritz Lang dans lesquelles on voit les ouvriers opprimés gagner l’usine dans la ville basse en rangs ordonnés.

Des automates qui considèrent normal de se trainer ainsi péniblement tous les matins vers un boulot qui leur plait plus ou moins.

Étudier pour avoir une job pour consommer pour épargner pour prendre sa retraite pour mourir.

Normal.

Le système économique est une machine à imposer la normalité aux humains. Si nous ne suivions pas certaines normes, comme travailleurs ou comme consommateurs, la machine cesserait de fonctionner.

Plus le comportement des consommateurs est prévisible, normal, plus les entreprises commerciales sont en mesure de planifier avec précision et de réduire leurs risques. Pour les entreprises, la norme constitue le facteur le plus important de prévisibilité et donc de diminution de coûteux aléas.

Il en va de même pour l’ensemble de l’économie. L’État, dans sa tentative de contrôler ou de stabiliser l’évolution de l’économie cherche à normer les comportements de ses acteurs. Mais bien avant la mise en place de techniques et d’outils de politiques publiques, l’État doit nommer, caractériser, catégoriser et mesurer les comportements économiques.

Ainsi, les plus anciennes civilisations, des Égyptiens aux Mayas en passant par les Romains, ont compris que la statistique était la meilleure amie du pouvoir politique – on n’a qu’à penser à l’importance politique du célèbre passage des évangiles à propos du recensement en Judée.

C’est le pouvoir politique qui crée les catégories sociales et économiques, littéralement. Le fait de nommer une réalité est un acte de sa mise au monde. Avant le début du 20e siècle, par exemple, il n’y avait pas de chômeurs. Non pas que l’Occident n’eût connu à ce moment une situation de plein emploi. Mais simplement, la notion de chômeur n’existant pas, il était impossible d’en identifier la réalité correspondante. Il fallut attendre que les institutions sociales en position de légitimité pour identifier (voire admettre) l’existence du phénomène du chômage soient en mesure de donner une existence au phénomène dans le discours. Ce n’est qu’en 1925 que le Bureau international du travail a proposé une première définition du chômage. [2] Cependant, pour qu’une telle définition puisse voir le jour, il fallait que le chômage soit compris comme un phénomène en soi, en l’occurrence un phénomène anormal par rapport à l’état de travailleur perçu comme un ayant droit au travail, donc en défaut par rapport à sa normalité.

Il faut donc nommer pour normer.

Avec le temps, ces définitions se raffinent. Il y a un chômage normal et un chômage anormal. Les économistes affirmeront qu’il est normal, par exemple, qu’une économie comme la nôtre connaisse un taux de chômage de 5 ou 6%. Ce taux s’explique par le fait qu’il soit normal pour les travailleurs de changer d’emploi pour diverses raisons et de connaître des périodes de chômage temporaires. Certains économistes parlent même de taux de chômage naturel.

Le pas est franchi : une norme imposée par une certaine vision du fonctionnement de l’économie est « naturalisée. » S’il est normal et naturel de vivre une situation quelconque, s’y opposer est anormal et contre-nature.

La norme devient dans ce contexte une forme politique du pouvoir économique qui favorise le maintien du statu quo. S’opposer au cycle études-boulot-consommation-épargne-retraite-mort c’est être anormal et contre-nature.

S’opposer à ce qui est normal devient un acte révolutionnaire.

À de nombreuses reprises en regardant mes semblables marcher vers leur boulot le matin à la station Square-Victoria j’ai eu envie de hurler : « Vous êtes pas écœurés de travailler pour consommer et mourir, bande de caves ?! »

Mais je ne l’ai jamais hurlé. J’ai poursuivi mon chemin vers mon travail.

Je suis normal.

 

[1] Dans une entrevue, extrait ici : http://www.youtube.com/watch?v=mOHCV-QO5HA

[2] Maurice Comte (1992), « Trois millions de chômeurs, » in Jean-Louis Besson (dir.), La Cité des chiffres : ou l’illusion des statistiques, Paris, Autrement, 86-99 (partic., p. 90).

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