L’élan vers l’autre

NB: ce texte a été publié originellement le 14 février 2013 sur le site du Voir.

 

Avant-hier, à son arrivée au Touski, un restaurant coopératif vaguement hippie du Centre-Sud de Montréal, Alain s’est exclamé : « Où je suis, bon dieu ?! » Il venait de quitter le confort de sa voiture dans laquelle il écoutait son poste favori, Radio X. Notre rendez-vous lui fera rater « Duhaime le midi. » C’est moi qui a proposé à Julie et Alain, son mari, qu’on lunche au Touski.

Mais c’est Julie qui est à l’origine de cette improbable rencontre. Elle lit régulièrement mes textes, s’intéresse à mes prises de position. Il y a peu de temps, j’ai demandé ici quels sont les sujets qui intéresseraient mes lecteurs. Julie m’a alors envoyé un courriel dans lequel elle affirme que même si « nos positions sont diamétralement opposées, » elle me lit « avec toute l’ouverture d’esprit possible. Parfois, je suis totalement en accord avec toi. Mais, la plupart du temps, non. »

Du même souffle, elle affirme que « le dialogue est le seul moyen d’arriver à quelque chose de concret. Quelque chose qui va bien finir par transformer cette société. » D’où sa proposition : partager un repas avec elle, son mari et moi afin de dialoguer – notamment sur la grève étudiante, à laquelle le couple était fortement opposé.

Julie et Alain habitent en banlieue, ont trois enfants, dont une jeune adolescente vivant avec des difficultés d’apprentissage sévères. Julie est entrepreneure et son travail met du pain sur la table de ses trois employés, Alain est un directeur commercial sans aucune sécurité, n’étant rémunéré qu’à commission. Ils écoutent Duhaime et Maurais, lisent Ravary et Marcotte, rêvent de mettre la hache dans les commissions scolaires, envoient leurs enfants au privé, n’apprécient vraiment pas Léo-Paul Lauzon ni Gabriel Nadeau-Dubois et considèrent que le mouvement étudiant et les manifestations de 2012 ont sombré dans le chaos et l’anarchie. Sans être millionnaires, ils sont au sommet de la classe moyenne et ont l’impression de ne pas en avoir pour leur argent avec les 52% d’impôts qu’ils payent. Une caricature, donc, de la droite individualiste que se représente la gauche intellectuelle bon teint du Plateau Mont-Royal. À l’inverse, je représente pour eux l’archétype de cette gauche carré rouge qui ne comprend rien à leur réalité et qui appuie la présence d’un État fort, les privilèges des syndicats et de la gratuité en toutes choses et défend bec et ongles la position irréaliste des étudiants en ces temps d’austérité.

Une caricature, donc, de l’opposition entre les « rouges » et les « verts » du printemps dernier. C’est la raison pour laquelle j’ai accepté la singulière invitation de ces inconnus avec lesquels, a priori, je ne partage aucune vision commune de notre société.

Nous avons discuté plus de deux heures – de gratuité scolaire, des commissions scolaires, de la gestion de notre système de santé autant que des syndicats ou des problèmes de pauvreté. Nos échanges me faisaient penser aux discussions que j’ai souvent eues avec des Français en visite pour la première fois à Montréal. Nous partageons la même langue et en grande partie la même culture et pour ces raisons nous remarquons davantage les différences qui nous distinguent. Oui, les rues sont larges et les feux de circulation sont après le coin de rue, pas avant. Non on ne salue pas d’un tonitruant « Bonjour tout le monde ! » lorsqu’on rentre dans un resto. Nous on dit brun, pas marron, et on ne prononce pas brin, mais BRUN comme dans PARFUM. Une curiosité pour les petites différences qui font la particularité de l’univers de l’autre, mais un grand nombre de similitudes qui promettent l’entente fraternelle.

Ainsi, l’essentiel de notre conversation a porté davantage sur les moyens que sur les fins politiques. Sur des cas aberrants de mauvaise gestion dans les institutions publiques ou l’inefficacité de certaines structures de notre système d’éducation ou de santé. Sur la frustration, surtout, de ce couple qui travaille d’arrache-pied et qui n’a pas l’impression que les impôts importants qu’ils payent vont au bon endroit.

Il faut dire que Julie et Alain sont issus de milieux très pauvres ; tous les deux ont grandi dans des familles monoparentales dans de très modestes logements et des HLM. Ils se sont bâti leur confort à force de jus de coude et ne valorisent pas le travail ni l’effort pour rien – et connaissent la valeur de l’argent durement gagné. D’où leur colère face au gaspillage et à l’inefficacité dans la gestion des fonds publics.

Ils ont recours à une clinique médicale privée – notamment pour les soins particuliers qu’exige l’état de leurs fille. Mais leur décision n’est pas idéologique : le système de santé public ne leur offre tout simplement pas les services dont ils ont besoin. À tout le moins, pas dans les délais nécessaires. Alain me dit, d’ailleurs, qu’il préférerait bien mieux que son 100$ dépensé à la clinique privée soit celui qu’il paye de toutes les manières via ses impôts pour le système public, et que ce dernier lui offre les services dont sa famille a besoin. Incidemment, Alain n’est pas aigri – il accepte (presque) de bonne grâce de payer en double, en quelque sorte. Tout ce qu’il demande, c’est de lui laisser ce choix.

Au fond tout le problème est là : ça ne sont probablement pas tant sur les fins politiques que nous divergeons, mais bien sur les moyens mis en œuvre collectivement. Julie et Alain semblaient un peu étonnés, d’ailleurs, que je leur explique qu’au début de la grève je me rangeais du côté des étudiants d’abord et avant tout parce que je considérais que le « ménage » devait être fait au sein de nos universités. Dans la gestion des fonds, d’une part (il est aberrant que les fonds de fonctionnement soient utilisés en immobilisations pour construire des campus satellites, par exemple). D’autre part, dans les priorités de mission de nos universités, entre la recherche appliquée, la recherche fondamentale et l’enseignement. Je prône l’accessibilité universelle à l’enseignement pour des raisons de philosophie politique. Mais avant même d’avoir cette discussion collective sur le fond des choses, nous devons nous assurer que nos universités fonctionnent sur le sens du monde. Ensuite, nous pourrons débattre des véritables questions politiques.

Si Julie et Alain peuvent comprendre que même Gabriel Nadeau-Dubois est d’accord avec eux sur la nécessité de mieux gérer les fonds publics dans nos universités – je me souviens d’un commentateur être étonné sur les ondes de Radio-Canada qu’un représentant de la gauche « radicale » prône l’efficacité – et qu’à l’inverse la gauche peut comprendre que ceux qui lisent la section « Où vont vos impôts » du Journal de Montréal ne sont pas une bande d’esprits obtus souhaitant la destruction de l’État, alors peut-être pourrons nous vivre une véritable délibération démocratique.

Julie et Alain ne sont pas des individualistes et des nombrilistes finis. Julie fait mille activités de bénévolat, Alain s’est dit ému de voir les grandes manifestations du printemps où nos concitoyens se retrouvaient enfin ensemble solidairement. Ils sont ouverts à l’élan vers l’autre, réel fondement d’une vie en commun digne de ce nom.

Lorsqu’elle m’a écrit, Julie ne se faisait pas trop d’illusion sur les résultat de notre lunch, « qui ne règlera peut-être pas grand chose. Mais qui prouvera que si la volonté y est, on peut se parler dans le respect et que quelque chose de positif peut sortir de ça. »

Il y a quelque chose de positif qui est sorti de ça : nous avons compris mutuellement que nos pensées n’étaient pas monolithiques. Julie et Alain ne sont pas plus des représentants typiques de la « droite » que moi je ne le suis de la « gauche » pour la simple raison que cela n’existe pas. N’existent que la diversité et la complexité humaines. Le dialogue politique, la délibération démocratique, vit et se développe dans cette diversité. À la condition que nous nous entendions sur un élément fondamental : la nécessité du dialogue et la volonté de comprendre l’autre. D’avoir un élan vers l’autre.

Alain, tu étais un peu mal à l’aise dans ce repaire de gauchistes qu’est le Touski. Comme tu as payé le lunch, la prochaine adition sera pour moi. On ira à la Cage au sports écouter une game de hockey et c’est moi qui paye la bière. Malgré les apparences, je dis cela sans aucune condescendance – tout le contraire, avec modestie, je veux continuer, moi aussi, à mieux te connaître et te comprendre. Il va falloir que tu rames fort en chien pour me faire comprendre pourquoi tu aimes Éric Duhaime, par contre. Mais je te promets de ramer fort pour te faire comprendre pourquoi j’aime Gabriel Nadeau-Dubois.

 

NB : À leur demande, j’ai modifié les prénoms de Julie et Alain ; le reste est rigoureusement authentique.

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