Vie économique et identité collective

NB: ce texte a été publié originellement le 21 février 2013 sur le site du Voir.

 

NB: ce texte a été rédigé à partir de notes pour un exposé présenté aux Lundis de l’indépendance du Nouveau Mouvement pour le Québec, le 18 février 2013.

 

Une des problématiques fondamentales présente dans plusieurs projets d’indépendance politique est qu’inévitablement ils s’appuient sur le tracé d’une frontière géographique plus ou moins arbitraire, hérités des arrangements et des dérangements de l’Histoire.

Je ne suis ni indépendantiste ni anti-indépendantiste pas plus que je suis fédéraliste ou anti-fédéraliste. Je suis un athée (ou, plutôt, un agnostique) constitutionnel. [1] Mon « athéisme » constitutionnel repose en partie sur cette définition territoriale du nationalisme. Pourquoi le « nous » légitime serait, par exemple, le Québec plutôt que le Canada (« eux », ceux qui prennent des décisions qui seraient néfastes pour « nous » comme on l’entend souvent de la part des indépendantistes) ? Si l’indépendance du Québec se réalisait, y aurait-il de nouvelles oppositions ? Est-ce que les citoyens de la Gaspésie auraient alors l’impression que le reste du Québec, le nouveau « eux », prend des décisions néfastes pour ce nouveau « nous », les Gaspésiens ?

La question de l’identité d’un peuple ou d’une nation repose sur bien des facteurs. Je soutiens dans ce bref exposé qu’une partie de cette identité collective se construit également sur les relations économiques entre les membres de ces collectivités. Je soumets ici trois hypothèses cherchant à relier l’identité collective à la vie économique afin de pouvoir réfléchir aux limites et aux difficultés d’un projet indépendantiste dans sa portée territoriale. J’insiste sur le fait qu’il s’agit là d’hypothèses proposées dans le but d’alimenter la réflexion, rien de plus.

Prémisse

On pourrait bien entendu remplir des bibliothèques d’ouvrages sur la dynamique de la constitution de l’identité nationale. Pour simplifier, je pose comme prémisse que l’identité collective se construit à partir de la multitude des identité individuelles – c’est-à-dire que ce qui nous caractérise collectivement est constitué de l’ensemble de ce qui nous caractérise individuellement. De plus, ce principe s’applique dans une boucle de rétroaction : nos identités individuelles évoluent largement sous l’influence de l’ensemble de ce qui constitue l’identité collective : la langue, les institutions, la culture et nos manières de vivre ensemble. [2]

Hypothèse 1 : vie économique et identité collective

La vie matérielle et économique est centrale à l’ensemble de nos vies individuelles – nous bâtissons une grande partie de notre identité individuelle sur elles. « Qu’est-ce que tu fais dans la vie, quel est ton travail ? » n’est-elle pas l’une des premières questions que l’on pose à un inconnu ? La configuration de notre vie économique, nos manières de faire, influence ainsi notre propre identité individuelle. Une collectivité où la vie communautaire locale est très intense, où il y a beaucoup de bénévolat et de coopératives, par exemple, formera des citoyens ayant des valeurs distinctes d’une autre qui serait davantage portée vers l’individualisme ou tendrait à faire reposer son filet de sécurité sociale sur une État central fort.

En ce sens, l’activité économique, comme l’ensemble de la vie matérielle, est l’une des constituantes de l’identité collective. Les caractéristiques propres de la vie économique et matérielle d’une communauté la distingue d’une autre qui organise son vivre-ensemble différemment.

Hypothèse 2 : l’agglomération géographique de la richesse

La croissance économique dans l’espace répond à une logique d’agglomération de l’activité productive et marchande sur le territoire. L’activité productive d’une ville centrale fournit les produits aux villes secondaires, limitrophes. S’opèrent alors des jeux de substitution entre les exportations et les importations qui permettent à l’ensemble urbain de croitre en commerçant localement puis à l’extérieur de sa zone d’influence. Ainsi, les villes principales commercent entre elles, les villes secondaires entre elles et avec les villes principales et ainsi de suite. Le commerce est autant local, qu’inter-régional, qu’international, mais toujours basé sur une dynamique du développement de ces villes. [3]

Le commerce international est donc basé sur un réseau de villes et non sur des échanges entre nations. Ce commerce entre nations est une fiction juridique qui ne s’appuie pas sur la réalité économique effective des échanges. Un ensemble urbain comme Montréal, Toronto ou Sherbrooke commercera dans une dynamique d’abord concentrique, autour de l’agglomération économique, puis dans un axe Nord-Sud avec les zones économiques du Nord-Est des États-Unis et finalement avec d’autres zones urbaines majeures ailleurs dans le monde.

Hypothèse 3 : tension entre identité économique et identité nationale

Si l’identité collective, et donc « nationale », se base, entre autres, sur une logique de construction identitaire basée sur la vie matérielle et économique (hypothèse 1), elle sera influencée par les caractéristiques de la vie matérielle et économique urbaine et locale (hypothèse 2). Donc une partie de l’identité nationale repose sur des caractères distinctifs de la vie matérielle propres aux grandes agglomérations économiques. Ainsi, il y a potentiellement davantage de similitudes identitaires entre Montréal et d’autres métropoles régionales comme Boston, Toronto ou Toulouse qu’avec des villes québécoises de taille moyenne comme Trois-Rivières, Rivière-du-Loup ou Sherbrooke – et, encore davantage avec les régions rurales ou « éloignées » des grands centres urbains. L’inverse étant tout aussi vrai.

Dans un tel contexte, cette portion de l’identité nationale québécoise basée sur la vie matérielle de ses habitants présente une grande hétérogénéité sur l’ensemble du territoire, selon qu’on se trouve à Montréal, Québec, dans les villes de taille moyenne ou en région rurale. En revanche, cette portion identitaire se place, ainsi, en tension avec les référents identitaires nationaux « classiques » comme la langue, l’Histoire, les institutions et la culture. Les véritables frontières identitaires nationales sont potentiellement en opposition partielle avec les identités locales. Autrement dit, les référents identitaires nationaux qui s’opposent potentiellement aux référents identitaires régionaux fortement influencés par les caractéristiques de la vie matérielle de ses habitants.

Conséquences

Compte tenu de l’érosion des frontières économiques et culturelles par la mondialisation et la globalisation, et donc l’homogénéisation de nombreux référents identitaires (culture, mode de fonctionnement des institutions, par exemple), la promotion d’une identité nationale distinctive s’en trouve d’autant plus difficile. Ainsi, les dynamiques d’agglomération urbaines de la vie matérielle concurrencent fortement les référents nationaux et expliquent, à mon sens, une partie des difficultés aux projets indépendantistes à trouver l’appui d’une large partie de la population, ici comme ailleurs.

Est-ce que ces difficultés sont amoindries dans certaines régions, comme la Catalogne, par exemple, qui réunissent à la fois un territoire, des référents identitaires (langue, culture, instituions, Histoire) et une plus grande homogénéité de leurs dynamiques de la vie matérielle ? Difficile à dire, car il s’agit sans doute d’une question de degrés. En revanche, si mes hypothèses sont valides, en plus d’expliquer partiellement des difficultés qu’ont les indépendantistes à « vendre » leur projet à une partie population, elles devraient les amener à réfléchir à ces caractéristiques identitaires basées sur la vie matérielle qui distinguent les différentes régions du Québec.

 

[1] C’est d’autant plus avec plaisir que j’ai accepté de présenter ce petit exposé aux Lundis de l’indépendance – les organisateurs font ainsi preuve d’une grande ouverture d’esprit en permettant quelqu’un qui n’est pas de leur famille pour dialoguer, ce qui constitue le cœur de la délibération démocratique.

[2] À cet égard, on lira avec profit : Dominique Schnapper, La communauté des citoyens : sur l’idée moderne de nation, Paris, Gallimard, 1994 ; et Stéphane Ferret, Le philosophe et son scalpel: le problème de l’identité personnelle, Paris, Minuit, 1993.

[3] Cette dynamique de l’agglomération de l’activité économique a été développée dans les travaux de Paul Krugman, par exemple, pour lesquels il a reçu son prix Nobel d’économie, ou Jane Jacobs, notamment dans son ouvrage Les Villes et la richesse des nations : Réflexions sur la vie économique, Montréal, Boréal, 1992 (éd. originale : 1984).

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