L’appel humain

NB: ce texte a été publié originellement le 3 mars 2013 sur le site du Voir.

À la mémoire de Claude Beaudoin-Bégin,
10 septembre 1973 – 3 mars 2013.

À l’avenir et au bonheur de ceux qui l’ont aimé.

 

 

Devant les cris et la fureur du monde j’ai souvent cherché à me réfugier dans la fuite et le silence. C’est Camus qui m’a apaisé, adolescent, en me faisant comprendre que l’absurde constituait l’essentiel de notre condition humaine, l’absurde qui « naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde ».[1] Ce silence assourdissant de violence.

J’avais 14 ans. Je croyais en Dieu et j’étais à la limite mystique. Pourtant fils d’un homme anarchiste dans l’âme, féroce anti-clérical, et d’une femme naguère croyante mais qui avait abandonné l’église à force de sermons d’un curé pro-apartheid, mes origines familiales ne me destinaient pas à la foi.

J’avais 14 ans et il y avait profondément ancré en moi un désir de sens qui ne trouvait réponse qu’en l’existence de Dieu. Quel chemin de sens serait plus simple que celui du divin ? Quel accès au sublime plus direct et profond que la musique sacrée ou l’iconographie chrétienne ?

J’avais 14 ans, cela fait presque trente ans – j’ai dû compter, j’allais écrire « vingt ans» ; où est passé tout ce temps, dans la course absurde de la vie ? J’avais une cousine éloignée, de quelque dix ans mon aînée. France était la cadette d’une belle famille de quatre enfants. Belle comme le soleil, ses doux cheveux frisés se liaient à son sourire tout aussi radieux, dans mes yeux d’adolescent. Il me semble qu’elle souriait tout le temps. J’avais 14 ans, elle était dans la vingtaine, artiste, libre, gaie, authentique, cabrée sur la ligne du temps et ses grands yeux ouverts aux autres – à la fois mon fantasme et mon ange gardien.

J’avais 14 ans et le téléphone a sonné. Mon souvenir est vague. Demeure cette impression que j’ai compris en quelques « oui, oui, je suis désolée, c’est terrible » dans les sanglots de ma mère accrochée au combiné – elle a cette étrange habitude de s’y accrocher férocement comme un chien à son os – que mon monde s’écroulait. Il a suffit de quelques mots pour que je comprenne.

J’avais 14 ans et j’ai appris que ma petite-cousine, mon fantasme et mon ange gardien imaginaire, était morte. Violée sauvagement, assassinée, son corps lumineux transpercé de coups de broches à tricoter par son violeur qui avait incendié son appartement. Écroulement du sens du monde. Son corps souillé, défiguré, déchiqueté, brûlé à tout jamais.

J’avais 14 ans et je pleurais mon désespoir – ma mère est venue me border comme si j’avais dix ans de moins. Elle m’a regardé droit dans les yeux et m’a dit : « tu sais, France est maintenant en paix, elle n’aura plus mal, elle repose au paradis. » Pour l’une des rares fois dans ma vie, j’ai regardé avec franchise au fond des yeux de ma mère. Ils étaient noirs. Froids. Vidés de l’espérance de son éducation chrétienne.

J’avais 14 ans et j’ai arrêté de croire en Dieu, net, ce soir-là. En fait, non. J’ai désiré qu’il existe pour que je puisse le détester, m’en faire un ennemi personnel.

J’avais 14 ans et j’ai vu le père de France regarder avec une détresse infinie le cercueil fermé de sa fille – j’ai imaginé ses pensées terribles devant cette boîte en bois qui protégeait de ses yeux sa fille adorée maintenant défigurée et calcinée comme un vulgaire morceau de viande.

J’avais 14 ans et j’ai instinctivement compris qu’il n’y avait rien à comprendre.

J’ai 30 ans de plus et je rage de ne pas mieux être assuré qu’il y ait quelque chose à comprendre. J’ai fait mon chemin de vie, ces trente dernières années. Nombre personnes sont mortes, depuis. Mon père est décédé dans mes bras, il y a quelques années. Beaucoup trop jeune, à 60 ans. Mon géant, mon héros, mon père amoureux s’est éteint, littéralement, dans mes bras. S’est éteinte la flamme de sa vie, celle qui protégeait son amour inconditionnel pour ma mère depuis leurs 18 ans, celle qui me réchauffait le cœur de son fils unique qu’il regardait de ses beaux yeux doux d’un amour infini.

J’ai 30 ans de plus et je relis Camus et je rage encore de cette absence de sens.

J’ai 30 ans de plus et une amie a perdu ce matin son frère adoré. Il est mort dans l’absurde. Il était plus jeune que moi, il était colossal. Un géant, tout en muscles et en vitalité. J’aurais eu l’air d’une fourmi, à côté de lui. Pourtant. Pourtant, une bactérie terrifiante l’a bouffé, littéralement. On l’a coupé, petits morceaux de jambes après petit morceaux de jambes. Sa main gauche, aussi. Ses muscles ouverts à tous vents depuis dix jours à l’urgence, pour gratter cette saloperie de bactérie et éviter qu’elle ne se propage à ses organes nobles. Mais ça n’a pas réussi. Ses organes vitaux ont été atteints. On dit qu’il a perdu son combat. En fait, ce sont les médecins qui ont perdu le leur. Il est mort – ouvert à tous vents.

J’ai 30 ans de plus et je rage encore d’avoir perdu France par la maladie d’un psychopathe. J’ai 30 ans de plus et je rage d’avoir perdu mon père par le peu de souci qu’il se faisait de lui-même. J’ai 30 ans de plus et je rage que mon amie perde son frère chéri par la bêtise d’une bactérie qui assassine aussi aveuglément que la peste au Moyen Âge.

J’ai 30 ans de plus et je revois les yeux de ma mère qui ne croyait plus en Dieu et qui essayait de me convaincre que l’espérance était malgré tout de ce monde.

***

Devant l’absurdité du monde, comment combattre ? C’est, au fond, ce à quoi nous appelle Camus. Sage, il ne nous offre aucune clé. Débrouillons-nous.

Débrouillons-nous avec notre rage et notre désarroi.

Débrouillons-nous avec notre espérance étiolée jour après jour devant la férocité du monde.

Débrouillons-nous avec notre désir de combattre.

Désir ? Ne voilà-t-il pas le message de Camus ? En appeler au désir de vivre, malgré tout. Un élan vital, viscéral, qui se projette vers l’autre. Si nous devons imaginer Sisyphe heureux, nous ne pouvons pas, en revanche, l’imaginer seul.

Sisyphe est heureux parce qu’il regarde, en bas de la colline, ses semblables et les invite à la sérénité. À vivre l’absurde dans sa grandeur. Seule la vie commune peut résoudre cette aporie existentielle. Un Sisyphe solitaire devrait abandonner son rocher et se suicider. La sensibilité de Sisyphe à ses semblables donne un sens minimal à sa vie.

Hélas ! avons-nous perdu cette relation avec nos semblables ? Avons-nous perdu l’amour pour l’autre – le grand amour, le platonicien, celui de la communauté ?

Devant les catastrophes qui nous menacent, ne serait-il pas urgent de retrouver cet élan et cet amour vers l’autre ? Un amour profond, communautaire, humain. Celui envers lequel tant le Christ, le Bouddha ou Mahomet nous ont invité à nous diriger ? Mais aussi celui vers lequel les révolutionnaires de la Magna Carta, de la Déclaration d’indépendance ou de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen nous guidaient ?

Une urgence à renouer le lien social. Une possibilité de renouer le lien social.

***

J’avais 14 ans et j’ai perdu la foi. Trente ans plus tard, France, devant l’absurdité de ton viol et de ton assassinat je nomme ces mots dans l’espoir que ton sourire ensoleillé ramène de la quiétude dans nos vies et apaise les blessures de mes amis.

Et que nous puissions collectivement croire en la possibilité d’une vie bonne. Ensemble. Malgré tout. Malgré le silence déraisonnable du monde.

L’appel humain est musical, il meuble le silence déraisonnable du monde. L’appel humain est celui de la bienveillance envers l’autre qui n’émerge que dans l’espérance – celle de la fraternité et d’une vie commune qui nous rende meilleurs.


[1] Albert Camus (1942), Le Mythe de Sisyphe, in Essais, Paris, Gallimard, Pléiade, 1990, p. 117-118.

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