La machine à soupape

NB: ce texte a été publié originellement le 25 mars 2013 sur le site du Voir.

 

Dans l’un de ses plus importants romans, Un grand homme de province à Paris (1839), deuxième volet des Illusions perdues, Balzac décrit les désillusions d’un provincial aussi ambitieux que vaniteux, Lucien de Rubempré, « monté » à Paris pour y connaître la gloire. Fréquentant les cercles littéraires, il devient journaliste. Ne refusant aucune compromission pour réussir dans la vie mondaine et politique, il passe d’un journal libéral à un journal royaliste – signant ainsi son arrêt de mort « médiatique » et mondain.

Ce roman demeure d’une actualité stupéfiante. Dans un célèbre passage, Balzac fait dire à Claude Vignon, un intellectuel cynique et désabusé, « Plus la loi sera répressive, plus l’esprit éclatera, comme la vapeur dans une machine à soupape. »

La machine à soupape va finir par péter au Québec. Non pas tant par la multiplication de lois et règlements répressifs, mais par l’indifférence du pouvoir face aux abus de leur application. Les actions policières des trois dernières semaines ne feront que polariser davantage l’opinion publique, croître la haine et donnera, au final, toute la légitimité au pouvoir exécutif de réprimer de manière encore plus ferme les mouvements d’opposition.

Je n’aurais pas cru écrire ces mots pour décrire la vie politique du Québec – même lors des pires dérapages du printemps 2012. Il y a urgence à ce que les soi-disant « élites » intellectuelles, sociales et – même – économiques du Québec exigent de notre gouvernement qu’il agisse avec responsabilité pour rétablir les conditions favorables à une délibération démocratique digne de nous. Le quatrième pouvoir, la presse, a un devoir pressant de faire la part des choses et de jouer son rôle: celui d’acteur démocratique de premier plan qui donne une voix à ceux à qui on le refuse. Faute de quoi, nous nous engageons de pied ferme dans l’atmosphère délétère d’Un grand homme de province à Paris – et nos idéaux seront définitivement des Illusions perdues

 

Voici cet extrait, qui mérite une lecture attentive.* C’est moi qui souligne en gras.

— Les journaux sont un mal, dit Claude Vignon. On pouvait utiliser ce mal, mais le gouvernement veut le combattre. Une lutte s’ensuivra. Qui succombera ? voilà la question.

— Le gouvernement, dit Blondet, je me tue à le crier. En France, l’esprit est plus fort que tout, et les journaux ont de plus que l’esprit de tous les hommes spirituels, l’hypocrisie de Tartufe.

— Blondet ! Blondet, dit Finot, tu vas trop loin : il y a des abonnés ici.

— Tu es propriétaire d’un de ces entrepôts de venin, tu dois avoir peur ; mais moi je me moque de toutes vos boutiques, quoique j’en vive !

— Blondet a raison, dit Claude Vignon. Le Journal au lieu d’être un sacerdoce est devenu un moyen pour les partis ; de moyen, il s’est fait commerce ; et comme tous les commerces, il est sans foi ni loi. Tout journal est, comme le dit Blondet, une boutique où l’on vend au public des paroles de la couleur dont il les veut. S’il existait un journal des bossus, il prouverait soir et matin la beauté, la bonté, la nécessité des bossus. Un journal n’est plus fait pour éclairer, mais pour flatter les opinions. Ainsi, tous les journaux seront dans un temps donné, lâches, hypocrites, infâmes, menteurs, assassins ; ils tueront les idées, les systèmes, les hommes, et fleuriront par cela même. Ils auront le bénéfice de tous les êtres de raison : le mal sera fait sans que personne en soit coupable. Je serai moi Vignon, vous serez toi Lousteau, toi Blondet, toi Finot, des Aristide, des Platon, des Caton, des hommes de Plutarque ; nous serons tous innocents, nous pourrons nous laver les mains de toute infamie. Napoléon a donné la raison de ce phénomène moral ou immoral, comme il vous plaira, dans un mot sublime que lui ont dicté ses études sur la Convention : Les crimes collectifs n’engagent personne . Le journal peut se permettre la conduite la plus atroce, personne ne s’en croit sali personnellement.

— Mais le pouvoir fera des lois répressives, dit Du Bruel, il en prépare.

— Bah ! que peut la loi contre l’esprit français, dit Nathan, le plus subtil de tous les dissolvants.

Les idées ne peuvent être neutralisées que par des idées, reprit Vignon. La terreur, le despotisme peuvent seuls étouffer le génie français dont la langue se prête admirablement à l’allusion, à la double entente. Plus la loi sera répressive, plus l’esprit éclatera, comme la vapeur dans une machine à soupape. Ainsi, le roi fait du bien, si le journal est contre lui, ce sera le ministre qui aura tout fait, et réciproquement. Si le journal invente une infâme calomnie, ou la lui a dite. À l’individu qui se plaint, il sera quitte pour demander pardon de la liberté grande. S’il est traîné devant les tribunaux, il se plaint qu’on ne soit pas venu lui demander une rectification ; mais demandez-la-lui ? il la refuse en riant, il traite son crime de bagatelle. Enfin il bafoue sa victime quand elle triomphe. S’il est puni, s’il a trop d’amende à payer, il vous signalera le plaignant comme un ennemi des libertés, du pays et des lumières. Il dira que monsieur Un Tel est un voleur en expliquant comment il est le plus honnête homme du royaume. Ainsi, ses crimes, bagatelles ! ses agresseurs, des monstres ! et il peut en un temps donné faire croire ce qu’il veut à des gens qui le lisent tous les jours. Puis rien de ce qui lui déplaît ne sera patriotique, et jamais il n’aura tort. Il se servira de la religion contre la religion, de la charte contre le roi ; il bafouera la magistrature quand la magistrature le froissera ; il la louera quand elle aura servi les passions populaires. Pour gagner des abonnés, il invitera les fables les plus émouvantes, il fera la parade comme Bobèche. Le journal servirait son père tout cru à la croque au sel de ses plaisanteries, plutôt que de ne pas intéresser ou amuser son public. Ce sera l’acteur mettant les cendres de son fils dans l’urne pour pleurer véritablement, la maîtresse sacrifiant tout à son ami.

— C’est enfin le peuple in-folio, s’écria Blondet en interrompant Vignon.

— Le peuple hypocrite et sans générosité, reprit Vignon, il bannira de son sein le talent comme Athènes a banni Aristide. Nous verrons les journaux, dirigés d’abord par des hommes d’honneur, tomber plus tard sous le gouvernement des plus médiocres qui auront la patience et la lâcheté de gomme élastique qui manquent aux beaux génies, ou à des épiciers qui auront de l’argent pour acheter des plumes. Nous voyons déjà ces choses-là ! Mais dans dix ans le premier gamin sorti du collège se croira un grand homme, il montera sur la colonne d’un journal pour souffleter ses devanciers, il les tirera par les pieds pour avoir leur place. Napoléon avait bien raison de museler la Presse. Je gagerais que, sous un gouvernement élevé par elles, les feuilles de l’Opposition battraient en brèche par les mêmes raisons et par les mêmes articles qui se font aujourd’hui contre celui du roi, ce même gouvernement au moment où il leur refuserait quoi que ce fût. Plus on fera de concessions aux journalistes, plus les journaux seront exigeants. Les journalistes parvenus seront remplacés par des journalistes affamés et pauvres. La plaie est incurable, elle sera de plus en plus maligne, le plus en plus insolente ; et plus le mal sera grand, plus il sera toléré, jusqu’au jour où la confusion se mettra dans les journaux par leur abondance, comme à Babylone. Nous savons, tous tant que nous sommes, que les journaux iront plus loin que les rois en ingratitude, plus loin que le plus sale commerce en spéculations et en calculs, qu’ils dévoreront nos intelligences à vendre tous les matins leur trois-six cérébral ; mais nous y écrirons tous, comme ces gens qui exploitent une mine de vif-argent en sachant qu’ils y mourront. Voilà là-bas, à côté de Coralie, un jeune homme… comment se nomme-t-il ? Lucien ! il est beau, il est poète, et, ce qui vaut mieux pour lui, homme d’esprit ; eh ! bien, il entrera dans quelques-uns de ces mauvais lieux de la pensée appelés journaux, il y jettera ses plus belles idées, il y desséchera son cerveau, il y corrompra son âme, il y commettra ces lâchetés anonymes qui, dans la guerre des idées, remplacent les stratagèmes, les pillages, les incendies, les revirements de bord dans la guerre des condottieri. Quand il aura, lui, comme mille autres, dépensé quelque beau génie au profit des actionnaires, ces marchands de poison le laisseront mourir de faim s’il a soif, et de soif s’il a faim.

 

* Balzac, Un grand homme de province à Paris (1839), deuxième partie des Illusions perdues, Paris, Houssiaux, 1874, p. 257-59 (disponible gratuitement sur Wikisource).

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