Le sommeil dogmatique

NB: ce texte a été publié originellement le 14 avril 2013 sur le site du Huffington Post Québec.

 

Il faut toujours se méfier des bonnes intentions. Non pas uniquement parce que l’enfer en est pavé, comme on le sait. Mais surtout parce qu’elles sont vides, opaques – leur sens échappe à toute prise et permet de meubler le discours d’un semblant de grandeur morale et de neutralité bienveillante. Au contraire du discours idéologique qui provoque, par sa nature même, adhésion ou opposition, le discours de bonnes intentions est irréfutable. Nul ne peut être contre la vertu. Encore moins contre le bien et la vérité.

Ainsi en est-il de certains mots qui envahissent l’espace public sans que l’on s’en rende compte ni que l’on se méfie de leur portée véritable, tant leur utilisation semble naturelle, leur sens vrai et les intentions de ceux qui les prononcent, bonnes. La «gouvernance» est de ceux-là: «La plasticité extrême du mot déjoue le sens, et cela semble même être son but. On fait comme si on se comprenait au carrefour de sa vanité sémantique», écrit Alain Deneault dans son dernier ouvrage, Gouvernance: Le management totalitaire (p.17). Dans cet essai aussi percutant que rigoureux, Deneault déconstruit quasi littéralement une perversion du langage. Perversion délibérément introduite dans le discours public il y a une trentaine d’années:

Implantée dans le champ de la vie publique par Margaret Thatcher au tournant des années 1980, la gouvernance justifiera ainsi une mutation du rôle de l’État. Cet euphémisme masque en réalité une révolution. Sous couvert de réaffirmer la nécessité d’une saine gestion des institutions publiques, le terme désignera non seulement la mise en œuvre de mécanismes de surveillance et de reddition de comptes, mais également la volonté de gérer l’État à la manière prétendument efficace d’une entreprise. (p.11)

Trente ans plus tard, le vocabulaire de la gouvernance infiltre toutes les sphères de l’activité sociale, ici comme ailleurs. Il suffit de suivre un peu l’actualité québécoise pour constater qu’on traite de gouvernance à toutes les sauces: gouvernance souverainiste, gouvernance des universités, gouvernance des «grands chantiers» et des agences gouvernementales, même les organismes subventionnaires dans le domaine culturel demandent à de toutes petites compagnies de théâtre ou de danse de se doter d’une structure de saine gouvernance. Le Québec peut même s’enorgueillir d’abriter l’Institut sur la gouvernance des organisations privées et publiques qui «a pour objectif d’être un centre d’excellence au Canada et à l’étranger en matière de recherche et de formation sur la gouvernance ainsi qu’un centre d’études sur les meilleures pratiques dans le fonctionnement de la haute direction des organisations.» Difficile d’imaginer une phrase plus vide de sens que celle-là.

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Ce vide sémantique n’est pas sans conséquences: l’application des techniques managériales d’efficacité, de productivité et d’utilité à la chose publique par le thatchérisme cherchait tout simplement à évacuer le politique de la vie sociale. Il n’y a plus de démocratie, de vie politique, mais tout simplement une gestion rigoureuse et efficace des affaires publiques – lesquelles rigueur et efficacité se mesurent à l’aune de la qualité de leur «système de gouvernance». La philosophie politique ultralibérale à laquelle adhérait Margaret Thatcher ne lui permettait pas de concevoir la société comme rien d’autre qu’un amalgame de divers acteurs privés. En ce sens, l’État n’est plus l’organisation politique d’une société ou d’un peuple, constitué de diverses institutions, mais un ensemble d’organisations publiques qu’on doit soumettre aux mêmes «règles de gouvernance» que les organisations privées. Le gouvernement est alors «restreint lui-même au simple rôle de partenaire dans l’ordre de la gouvernance, n’encadre plus l’activité publique, mais y participe à la manière d’un pair» (p.81).

La vie politique se soumet, dès lors, aux règles du management et de la gestion efficace – et, ultimement à celles de la concurrence. On met en concurrence les diverses composantes de l’administration publique avec les entreprises privées, forçant les organismes gouvernementaux non seulement à singer la logique du secteur privé, mais surtout à les coincer dans un double rôle insoutenable: adopter les règles du privé tout en continuant à servir l’ensemble de la communauté et à préserver le bien commun. Aporie insoluble – le langage lisse et neutre de la gouvernance évacuera en douce la véritable vie politique de nos sociétés.

Évacuer le politique de la vie publique implique une annihilation radicale de la dissidence et de la pensée critique – les dogmes de la gouvernance revêtant des «airs de pensée critique» (p.132). L’élément le plus fondamental de la vie démocratique se vide de sa substance: on «délibère à vide» (p.125). À la délibération, au cœur même de la vie politique, se substitue le choix du meilleur gestionnaire – celui ou celle qui réussira à appliquer avec le plus d’efficacité et de rigueur les règles de bonne gouvernance.

Ce qui au départ ne semble être que de bonnes intentions – qui s’opposerait à la gestion efficace des affaires publiques? – bâillonnent au final toute dissidence, toute pensée critique, toute lutte sociale au profit d’un sommeil dogmatique imposé par les élites économiques et politiques et par les «boutiques de soins en bonne gouvernance» (p.126) – ces instituts divers et variés qui relaient une rhétorique anesthésiante nous rendant insensible au débat politique et à la délibération démocratique.

Gouvernance: Le management totalitaire, par Alain Deneault (LUX Éditeur, 2013, 194 p., ISBN 978-2-89596-155-0, 14,95$).

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