Bonnes sanculottides !

NB: ce texte a été publié originellement le 1er mai 2013 sur le site du Voir.

 

Le 1er mai est la fête internationale des travailleurs. Un peu partout dans le monde on souligne l’apport des travailleurs à l’économie et à la société. On souligne également leurs luttes passées et on revendique pour l’avenir des conditions plus justes en accord avec cette contribution à la collectivité.

La première « fête du travail » officielle est fort probablement celle instituée par la toute jeune République française en 1794. Elle avait été proposée par Fabre d’Églantine, député de Paris à la Convention Nationale dans son Rapport sur le calendrier républicain. Au cours du mois de nivôse – correspondant grosso modo au mois de janvier dans le calendrier républicain – cinq jours étaient consacrés à célébrer « la joie et l’esprit du peuple français » et à honorer les idéaux républicains d’égalité, de liberté et de fraternité. Ces cinq jours étaient dédiés, respectivement, à l’intelligence, au travail, aux bonnes actions individuelles, au mérite individuel et à l’opinion du peuple.

L’idéologie révolutionnaire en cherchant à tout réinventer – y compris les symboles unifiant le peuple – avait nommé ces cinq journées les « sanculottides« . Les sans-culottes étaient le nom donné par mépris aux manifestants révolutionnaires, qui portaient des pantalons plutôt que des culottes, costume des aristocrates. Dans son Rapport, Fabre d’Églantine mentionne que ces fêtes – notamment celle de l’opinion – devaient souligner l’action des sans-culottes contre « les abus et les usurpations de toute espèce ». Il serait temps que l’on ne se limite pas qu’à souligner l’apport des travailleurs à la société, mais qu’on agisse afin qu’ils reçoivent la juste part de leur apport à l’enrichissement économique collectif et que soit limités les abus et les usurpations d’une minorité qui s’en accapare la plus grande part. Ces ploutocrates qui sont, effectivement, les culottés du 21e siècle.

 

Extrait du Rapport fait à la Convention Nationale, dans la séance du 3 du second mois de la seconde année de la République Française, au nom de la Commission chargée de la confection du calendrier, par Ph. Fr. Na. Fabre d’Églantine, député de Paris à la Convention Nationale:

Je dois observer qu’il est un mois dans l’année où la terre est scellée, & communément couverte de neige, c’est le mois Nivôse : c’est le temps de repos de la terre ; ne pouvant trouver sur la surface de production végétale & agricole pour figurer dans ce mois, nous y avons substitué les productions, les substances du règne animal & minéral, immédiatement utiles à l’agriculture ; nous avons cru que rien de ce qui est précieux à l’économie rurale ne devoit échapper aux hommages & aux méditations de tout homme qui veut être utile à sa patrie.

Il reste à vous parler des jours d’abord nommés épagomènes, ensuite complémentaires. Ce mot n’étoit que didactique, par conséquent sec, muet pour l’imagination ; il ne présentoit au peuple qu’une idée froide, qu’il rend vulgairement lui-même par la périphrase de solde de compte, ou par le barbarisme de définition. Nous avons pensé qu’il va falloit pour ces cinq jours une dénomination collective, qui portât un caractère national capable d’exprimer la joie & l’esprit du peuple français, dans les cinq jours de fête qu’il célèbrera au terme de chaque année.

Il nous a paru possible, & surtout juste, de consacrer par un mot nouveau l’expression de sans-culotte qui en seroit l’étymologie. D’ailleurs une recherche aussi intéressante que curieuse, nous apprend que les aristocrates, en prétendant nous avilir par l’expression de sans-culotte, n’ont pas eu même le mérite de l’invention.

Dès la plus haute antiquité, les Gaulois, nos aïeux, s’étoient fait honneur de cette dénomination. L’histoire nous apprend qu’une partie de la Gaule, dite ensuite Lyonnaise (la patrie des Lyonnais), étoit appelée la Gaule culottée, (gallia braccata) : par conséquent le reste des Gaules jusqu’au bords du Rhin étoit la Gaule non-culottée ; nos pères dès lors étoient donc des sans-culottes. Quoi qu’il en soit de l’origine de cette dénomination antique ou moderne, illustrée par la liberté, elle doit nous être chère ; c’en est assez pour la consacrer solennellement.

Nous appellerons donc les cinq jours collectivement pris, les sanculottides.

Les cinq jours des sanculottides, composant une demi-décade, seront dénommés Primdi, Duodi, Tridi, Quartidi, Quintidi ; & dans l’année bissextile, le sixième jour Sextidi : le lendemain l’année commencera par Primdi premier de Vendémiaire.

Nous terminerons ce rapport par l’idée que nous avons conçue relativement aux cinq fêtes consécutives des sanculottides ; nous ne vous en développerons que la nature. Nous vous proposerons seulement d’en décréter le principe & le nom, & d’en renvoyer la disposition & le mode à votre comité d’instruction.

Le primdi, premier des sanculottides, sera consacré à l’attribut le plus précieux & le plus élevé de l’espèce humaine, à l’intelligence qui nous distingue du reste de la création. Les conceptions les plus grandes, les plus utiles à la patrie, sous quelque rapport que ce puisse être, soit dans les arts, les sciences, les métiers, soit en matière de législation, de philosophie ou de morale, en un mot, tout ce qui tient à l’invention & aux opérations créatrices de l’esprit humain, sera préconisé publiquement, & avec une pompe nationale, ce jour Primdi, premier des sanculottides ; cette fête s’appellera la fête du génie.

Le duodi, deuxième des sanculottides, sera consacré à l’industrie & à l’activité laborieuse ; les actes de constance dans le labeur, de longanimité dans la confection des choses utiles à la patrie, de beau & de grand dans les opérations manuelles ou mécaniques, & dont la société peut retirer de l’avantage, sera préconisé publiquement & avec une pompe nationale, ce jour Duodi, deuxième des sanculottides ; cette fête s’appellera la fête du travail.

Le tridi, troisième des sanculottides, sera consacré aux grandes, aux belles, aux bonnes actions individuelles : elles seront préconisées publiquement & avec une pompe nationale ; cette fête s’appellera la fête des actions.

Le quartidi, quatrième des sanculottides, sera consacré à la cérémonie du témoignage public & de la gratitude nationale envers ceux qui, dans les trois jours précédens, auront été préconisés, & auront mérité les bienfaits de la nation ; la distribution en sera faite publiquement, & avec une pompe nationale, sans autre distinction entre les préconisés que celle de la chose même, & du prix plus ou moins grand qu’elle aura mérité ; cette fête s’appellera la fête des récompenses.

Le quintidi, cinquième & dernier des sanculottides, se nommera la fête de l’Opinion. Ici s’élève un tribunal d’une espèce nouvelle, & tout à la fois gaie & terrible.

Tant que l’année a duré, les fonctionnaires publics, dépositaires de la loi & de la confiance nationale, ont dû prétendre & ont obtenu le respect du peuple & sa soumission aux ordres qu’ils ont donné au nom de la loi ; ils ont dû se rendre dignes non seulement de ce respect, mais encore de l’estime & de l’amour de tous les citoyens : s’ils y ont manqué, qu’ils prennent garde à la fête de l’Opinion, malheur à eux ! ils seront frappés, non dans leur fortune, non dans leur personne, non même dans le plus petit de leurs droits de citoyen, mais dans l’opinion. Dans le jour unique & solennel de la fête de l’Opinion, la loi ouvre la bouche à tous les citoyens sur le moral, le personnel & les actions des fonctionnaires publics ; la loi donne carrière à l’imagination plaisante & gaie des Français. Permis à l’opinion dans ce jour de se manifester sur ce chapitre de toutes les manières : les chansons, les allusions, les caricatures, les pasquinades, le sel de l’ironie, les sarcasmes de la folie, seront dans ce jour le salaire de celui des élus du peuple, qui l’aura trompé ou qui s’en sera fait mésestimer ou haïr. L’animosité particulière, les vengeances privées ne sont point à redouter ; l’opinion elle-même feroit justice du téméraire détracteur d’un magistrat estimé.

C’est ainsi que par son caractère même, par sa gaieté naturelle, le peuple français conservera ses droits & sa souveraineté ; on corrompt les tribunaux, on ne corrompt pas l’opinion. Nous osons le dire, ce seul jour de fête contiendra mieux les magistrats dans leur devoir, pendant le cours de l’année, que ne le feroient les lois même de Dracon & tous les tribunaux de France. La plus terrible & la plus profonde des armes françaises contre les Français, c’est le ridicule : le plus politique des tribunaux, c’est celui de l’opinion ; & si l’on veut approfondir cette idée & en combiner l’esprit avec le caractère national, on trouvera que cette fête de l’opinion seule est le bouclier le plus efficace contre les abus & les usurpations de toute espèce.

Telle est la nature des cinq fêtes des sanculottides : tous les quatre ans, au terme de l’année bissextile, le sextidi ou sixième jour des sanculottides, des jeux nationaux seront célébrés. Cette époque d’un jour sera par excellence nomme la sanculottide, & c’est assurément le nom le plus analogique au rassemblement des diverses portions du peuple français, qui viendront de toutes les parties de la République célébrer à cette époque la liberté, l’égalité, cimenter dans leurs embrassemens la fraternité française, & jurer au nom de tous, sur l’autel de la Patrie, de vivre & de mourir libres & en braves sans-culottes.

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